Ça fait longtemps que j'ai envie de parler de musique brésilienne ici, mais on dirait que j'ai jamais le temps d'élaborer un panorama cohérent et une présentation conséquente et je n'ai pas envie de botcher non plus.
Ce soir je me lance.
Et je récidiverai probablement dans les prochaines semaines.
Je vais tenter d'y aller une chanson à la fois, pour le plaisir de l'écouter pour vrai, en dehors de ce qu'elle signifie à l'intérieur d'un "corpus" ou d'une "tradition". Au lieu de parler des compositeurs, des chanteurs et des chanteuses, de leur œuvre et de leur signification historique, ça peut être intéressant de se concentrer sur quelques minutes durant quelques minutes.
FIRST INSTALLMENT:
Le mot SAMBA est masculin en portugais, on fait DU samba, UN samba. Et le nombre de samba qui parle de faire un samba, de faire le meilleur samba, le plus triste samba, le plus mélancolique samba, le plus entraînant samba, est incalculable. Sans parler du fait qu'il existe plusieurs types de samba, du carnaval au bar de quartier, on ne le chante pas du tout de la même façon, de Rio à Salvador, il y a un monde, même si le rythme est toujours reconnaissable, en 2/4, souvent avec tambourins, cuíca (le son qui a l'air d'un couinement), guitare ou cavaquinho.
J'ai choisi, comme première chanson, une de mes pièces préférées qui incluent le mot SAMBA dans le titre, et qui n'est pas faite pour danser nécessairement, mais plutôt pour groover mélancoliquement, taper le rythme du bout des doigts sur la table, devant un whisky: SAMBA EM PRELÚDIO.
Écrite par le grand Vinícius de Moraes (vers 1962) et composée par son ami Baden Powell, c'est bien sûr un classique de la Bossa Nova, un genre en soi qui a lui-même donné plusieurs classiques internationaux, et dont je reparlerai plus tard.
J'en mets ici deux versions, la première est "l'originale", interprétée par Vinícius lui-même, accompagnée de Maria Bethânia (sur un vidéo Youtube que j'aime, la personne a simplement filmé le vinyle en train de jouer) et qui présente bien le très beau canon entre les chanteurs qui se répondent.
La seconde chantée seulement à la guitare par Baden Powell (sans lien avec le fondateur des scouts), lors d'un enregistrement pour des spéciaux musicaux à la télé, vers la fin de sa vie. Son et image presque parfaits.
Dans la deuxième version, comme il est seul à la guitare et que c'est une chanson qui se chante à deux, un homme et une femme se répondant dans le texte, Powell remplace vers la fin "mon amour" par le nom du poète pour lui rendre hommage, ainsi le texte devient admiratif et plein de nostalgie, et non plus simplement amoureux:
Sem você meu amor eu não sou ninguém/Sans toi mon amour je ne suis personne
qui devient
Sem você meu Vinícius eu não sou ninguém/Sans toi mon Vinícius je ne suis personne
samedi 30 avril 2011
vendredi 29 avril 2011
Distorsion
Je dois me résigner au fait que ma chatte ne maigrira pas. Pas qu'elle soit grosse, mais elle a une espèce de ventre mou comme si elle avait été enceinte qui ballotte quand elle trotte. Le trot est son rythme préféré, étant donné qu'elle est souvent dans ce que j'appellerais un mode d'interaction avec ce que je fais et où je vais, se sauvant, se cachant, se blottissant devant son bol de bouffe, comme si mes mouvements et mes déplacements dans l'appartement étaient faits en fonction d'elle. Si par exemple je suis en train d'écrire un billet ici, dans Saint-Henri, concentré, réfugié dans ma prose elliptique et sclérosée, absorbé par les méandres de (comme dirait l'autre) ma pratique d'écriture, si par mégarde je me lève un tantinet trop rapidement, trop brusquement, elle se sauve, elle prend la porte, pour m'attendre de l'autre côté, toute à l'affût qu'elle était de mes moindres mouvements, dans un trot pas du tout apeuré mais qui me rend sur-conscient de moi-même par, disons, par rebond, ou par ricochet. En ce moment même, je l'observe du coin de l'œil, à travers la fenêtre, perchée sur le toit de l'extension domiciliaire que mes proprios se sont fait construire dans la cour et qui donne directement sur mon balcon. Je l'observe être dehors et aventurière à moitié, chasser une mouche deux secondes et s'arrêter pour se lustrer le poil de l'omoplate ou s'écarter les orteils pour y déloger une petite pierre en grugeant, grugeant, grugeant. Je l'observe se réfugier sous la construction de bois qui soutient l'immense antenne de Bell, manger des choses inertes qui se trouvent à sa portée, et c'est à cet instant précis qu'elle sort sur son balcon, juste dans mon champ de vision, de l'autre côté de la cour, avec une cigarette qu'elle allume aussitôt d'une main, en refermant la porte derrière elle. Je n'entends ni le son du briquet ni celui du glissement de la porte, parce que ma fenêtre est fermée. La pluie se met à tomber, comme ils l'avaient dit depuis deux jours. Elle ferme sa veste de laine en croisant les bras sur sa poitrine et fume dans cette position, en tendant le cou vers sa main plutôt que d'approcher celle-ci de ses lèvres. Sa peau est fine, douce, foncée et pâle à la fois, comme celle de tous les mulâtres, qui sont une chose et une autre en même temps. Elle me voit la regarder, écrase son mégot dans un cendrier qui est toujours là sur sa table de patio et rentre en se vidant les poumons trois fois, pour être sûre qu'elle ne traîne pas de fumée ni rien dans l'appartement. Je l'observe et comme elle déteste la pluie, elle se précipite vers ma fenêtre et ses yeux m'implorent, son miaulement se fait pathétique. Elle gratte le rebord de la fenêtre, veut rentrer. J'ouvre une fente juste assez grande pour la laisser passer.
lundi 25 avril 2011
Encore une fois, mais uma vez...
Dans ma vie, j'ai eu quelques épiphanies littéraires. Des moments où j'ai eu l'impression de découvrir quelque chose qui, d'une certaine façon, n'était pas de ce monde, appartenait à un autre univers. Ils sont rares les auteurs qui parviennent à créer et donner à voir une réalité complètement autonome, autarcique. Ils sont encore plus rares ceux qui le font en démontrant sans cesse que ça va de soi, que c'est dans l'ordre des choses, que ce n'est pas construit en fonction d'être différent, mais que c'est essentiel, en opposition à littéraire. Ceux qui connaissent l'œuvre de Witold Gombrowicz comprendront peut-être ce que j'entends par là. Je n'ai pas vraiment lu Kafka, pas assez, mais je crois qu'on me dirait qu'il fait partie de ces gens-là, de ceux qui créent dans une absolue idiosyncrasie sans toutefois chercher à révolutionner quoi que ce soit et surtout pas la littérature conçue comme bibliothèque. Une idiosyncrasie qui n'est pas celle de Virginia Woolf ni celle de Gertrude Stein, travaillée, inscrite dans un processus, dans un projet conscient, et ni celle des grands "fous" littéraires comme Artaud. Quand je lis Gombrowicz, je n'ai l'impression ni d'une "place" dans un corpus moderniste, ni d'une lucidité de "détraqué" qui entrebâillerait les portes closes de ma rationalité, non, j'ai au contraire l'impression d'une forme de normalité et de banalité poussées à l'extrême. Ces écrivains, bien qu'ils soient à l'écart de ce que je lis habituellement, moi qui suis souvent attiré par la prose élégante et le roman "à histoire", et bien qu'ils ne fassent pas partie de mon parcours académique, ces écrivains, ils m'ont sauvé de la vie, d'une autre vie que je n'aurais pas aimé avoir.
À ceux qui comprennent ce que j'essaie de dire maladroitement ici, je dis qu'il faut lire Clarice Lispector. Son œuvre est la plus exigeante et la plus gratifiante qu'il m'ait été donné de fréquenter ces dernières années. Elle est celle qui parvient le mieux à galvaniser mon interrogation diffuse et constante sur le rapport que j'entretiens avec le monde d'un côté et avec les mots de l'autre. Avec moi au milieu, exactement au milieu toujours.
J'y vais un peu en désordre:
D'une certaine manière, Lispector ne s’intéresse pas au choc violent entre les mots et les choses, entre le langage et le monde, mais plutôt à l’endroit lisse, parfait, de leur rencontre, de leur superposition. Sa prose est entièrement construite sur le principe de dédoublement du mot et de sa chose, et vice-versa, afin de faire redécouvrir au lecteur, par la voix de ses narratrices, la relation profondément non arbitraire entre le signifiant et le signifié. L’écriture de Lispector est à l’opposé d’une quête de linguistique structurale parce qu’elle cherche, phrase après phrase, à redéfinir ce que veut dire l’idée, le mot, la chose, le concept de se positionner, en tant que sujet, à la frontière exacte entre la réalité et ce qu’on nomme la réalité : là où poser la différence entre le langage et le monde n’a pas de sens, là où percevoir l’inadéquation est seulement une étape vers l’adéquation, aussi momentanée soit-elle.
Par exemple, elle écrit : "Quando se realiza o viver, pergunta-se : mas, era só isto? E a resposta é : não é só isto, é exatamente isto." Quand on se met à vivre, on se demande : mais est-ce seulement ça? Et la réponse est : ce n’est pas seulement ça, c’est exactement ça. Cette utilisation du mot « exactement » exprime bien ce qu’implique la prose de Lispector : le mot n'est pas là il n’est pas là pour séparer, il est là pour réunir. Il construit autour de sa prononciation et de sa formation phonétique un absolu de sens qui abolit la distance entre le monde et son interprétation : le monde n’est pas seulement le monde, il est exactement le monde. L’adverbe « exactement » n’a rien à voir avec l’exactitude, mais tout à voir avec l’indépassable, au sens où l’absence même de frontière est la frontière. « Exactement » n’explique rien, ne dit pas le monde, mais il dit que le monde ne pourrait pas être autre chose que le monde, ce que je suis capable de comprendre, l'espace d'une seconde.
J'aime la traduire. Elle sonne bizarre dans toutes les langues. Ce passage du long et difficile roman LE LUSTRE, écrit en 1943 (elle avait 23 ans) est très typique de son écriture, à la fois lumineuse au sens de claire et aveuglante au sens de lucide:
Elle réfléchit confusément au plaisir de penser à quelque chose pour la première fois. C'était ça, l'anis violet comme un souvenir. Masquée, elle gardait une gorgée dans sa bouche sans l'avaler pour posséder l'anis présent avec son parfum; alors inexplicablement il se refusait à offrir son odeur et son goût une fois arrêté, l'alcool réchauffant et engourdissant sa bouche. Vaincue, elle avalait le liquide déjà vieux, il descendait par la gorge et, surprise, elle notait qu'il avait été "de l'anis" pendant une seconde alors qu'il glissait le long de sa gorge ou après? ou avant? Pas "pendant", pas "alors", encore plus court: il avait été "l'anis" une seconde, comme le contact de la pointe d'une aiguille sur la peau, seulement la pointe de l'aiguille donnait une sensation aiguë alors que le goût fugace de l'anis était ample, calme, immobile comme un champ, voilà, un champ d'anis, comme de regarder un champ d'anis. Il lui semblait que jamais on ne sentait le goût de l'anis mais déjà on l'avait senti, jamais dans le présent mais dans le passé: et après que ce soit arrivé on restait là à penser à propos et cette pensée à propos... c'était le goût de l'anis. Elle se dirigea vers une vague victoire. À chaque instant elle comprenait mieux l'anis même si elle ne pouvait presque plus l'associer au liquide de la bouteille de cristal - l'anis n'existait pas dans cette masse équilibrée, à moins que celle-ci ne se divise en particules et ne se répande comme un goût dans les gens.
*
Je le répète, ça vaut vraiment la peine de plonger dans ses romans. C'est presque aussi gratifiant que lire au complet un long billet de ALL WORK AND NO PLAY.
À ceux qui comprennent ce que j'essaie de dire maladroitement ici, je dis qu'il faut lire Clarice Lispector. Son œuvre est la plus exigeante et la plus gratifiante qu'il m'ait été donné de fréquenter ces dernières années. Elle est celle qui parvient le mieux à galvaniser mon interrogation diffuse et constante sur le rapport que j'entretiens avec le monde d'un côté et avec les mots de l'autre. Avec moi au milieu, exactement au milieu toujours.
J'y vais un peu en désordre:
D'une certaine manière, Lispector ne s’intéresse pas au choc violent entre les mots et les choses, entre le langage et le monde, mais plutôt à l’endroit lisse, parfait, de leur rencontre, de leur superposition. Sa prose est entièrement construite sur le principe de dédoublement du mot et de sa chose, et vice-versa, afin de faire redécouvrir au lecteur, par la voix de ses narratrices, la relation profondément non arbitraire entre le signifiant et le signifié. L’écriture de Lispector est à l’opposé d’une quête de linguistique structurale parce qu’elle cherche, phrase après phrase, à redéfinir ce que veut dire l’idée, le mot, la chose, le concept de se positionner, en tant que sujet, à la frontière exacte entre la réalité et ce qu’on nomme la réalité : là où poser la différence entre le langage et le monde n’a pas de sens, là où percevoir l’inadéquation est seulement une étape vers l’adéquation, aussi momentanée soit-elle.
Par exemple, elle écrit : "Quando se realiza o viver, pergunta-se : mas, era só isto? E a resposta é : não é só isto, é exatamente isto." Quand on se met à vivre, on se demande : mais est-ce seulement ça? Et la réponse est : ce n’est pas seulement ça, c’est exactement ça. Cette utilisation du mot « exactement » exprime bien ce qu’implique la prose de Lispector : le mot n'est pas là il n’est pas là pour séparer, il est là pour réunir. Il construit autour de sa prononciation et de sa formation phonétique un absolu de sens qui abolit la distance entre le monde et son interprétation : le monde n’est pas seulement le monde, il est exactement le monde. L’adverbe « exactement » n’a rien à voir avec l’exactitude, mais tout à voir avec l’indépassable, au sens où l’absence même de frontière est la frontière. « Exactement » n’explique rien, ne dit pas le monde, mais il dit que le monde ne pourrait pas être autre chose que le monde, ce que je suis capable de comprendre, l'espace d'une seconde.
J'aime la traduire. Elle sonne bizarre dans toutes les langues. Ce passage du long et difficile roman LE LUSTRE, écrit en 1943 (elle avait 23 ans) est très typique de son écriture, à la fois lumineuse au sens de claire et aveuglante au sens de lucide:
Elle réfléchit confusément au plaisir de penser à quelque chose pour la première fois. C'était ça, l'anis violet comme un souvenir. Masquée, elle gardait une gorgée dans sa bouche sans l'avaler pour posséder l'anis présent avec son parfum; alors inexplicablement il se refusait à offrir son odeur et son goût une fois arrêté, l'alcool réchauffant et engourdissant sa bouche. Vaincue, elle avalait le liquide déjà vieux, il descendait par la gorge et, surprise, elle notait qu'il avait été "de l'anis" pendant une seconde alors qu'il glissait le long de sa gorge ou après? ou avant? Pas "pendant", pas "alors", encore plus court: il avait été "l'anis" une seconde, comme le contact de la pointe d'une aiguille sur la peau, seulement la pointe de l'aiguille donnait une sensation aiguë alors que le goût fugace de l'anis était ample, calme, immobile comme un champ, voilà, un champ d'anis, comme de regarder un champ d'anis. Il lui semblait que jamais on ne sentait le goût de l'anis mais déjà on l'avait senti, jamais dans le présent mais dans le passé: et après que ce soit arrivé on restait là à penser à propos et cette pensée à propos... c'était le goût de l'anis. Elle se dirigea vers une vague victoire. À chaque instant elle comprenait mieux l'anis même si elle ne pouvait presque plus l'associer au liquide de la bouteille de cristal - l'anis n'existait pas dans cette masse équilibrée, à moins que celle-ci ne se divise en particules et ne se répande comme un goût dans les gens.
*
Je le répète, ça vaut vraiment la peine de plonger dans ses romans. C'est presque aussi gratifiant que lire au complet un long billet de ALL WORK AND NO PLAY.
samedi 23 avril 2011
Franc succès
Il y avait une ambiance étrange dans l'université hier, surtout à l'étage, où les néons n'étaient même pas allumés et la ventilation ne fonctionnait pas. Je suis arrivé le premier et quand j'ai entendu des pas au loin dans le corridor, j'ai su que mes juges étaient arrivés. Ils étaient des humains, mais je les ai quand même fait fondre, grâce à mon éloquence et mon entregent mythiques.
Ça c'est super bien passé, quelques questions complexes m'ont fait rougir et bafouiller, mais c'est un succès. Je suis maintenant officiellement en rédaction. Reste plus qu'à l'écrire, cette thèse.
*
Est-ce que je suis le seul à trouver que le logo du Parti Vert
Ça c'est super bien passé, quelques questions complexes m'ont fait rougir et bafouiller, mais c'est un succès. Je suis maintenant officiellement en rédaction. Reste plus qu'à l'écrire, cette thèse.
*
Est-ce que je suis le seul à trouver que le logo du Parti Vert
ressemble étrangement à celui de British Petroleum
?
jeudi 21 avril 2011
And Then He Was Jugded By Three Easter Bunnies...
Je commence à ressentir un petit stress, parce que demain matin, dès 9h30, en plein vendredi saint, j'ai rendez-vous à l'université afin de soutenir mon examen doctoral, dernière étape avant de tomber officiellement dans la période (longue) de la rédaction de la thèse proprement dite. Tout est prêt, j'ai mes documents, j'ai mes citations, j'ai rêvé la nuit dernière à une bonne question à laquelle je n'arrive toujours pas à trouver de réponse satisfaisante.
En espérant que tout se passe bien, c'est-à-dire comme prévu, ouais. Je repasserai ici demain pour vous confirmer que mes trois évaluateurs avaient bien l'air de ça:
En espérant que tout se passe bien, c'est-à-dire comme prévu, ouais. Je repasserai ici demain pour vous confirmer que mes trois évaluateurs avaient bien l'air de ça:
mercredi 20 avril 2011
Mathilde en dernier (XIII)
Petit rappel: Après être allé au musée pour voir le corps exposé de sa blonde Mathilde qui s'est suicidée, le narrateur sort dans le froid de la ville et s'engage à pieds dans la direction de son rendez-vous chez son ami Victor. Sur le chemin, il se remémore des souvenirs d'adolescence, entre autres un party chez Victor qui avait mal tourné, où des inconnus avaient foutu le bordel. Après un long détour dans le froid cinglant de l'hiver, il arrive chez Victor et ce dernier va chercher un revolver qu'il a caché dans un tiroir de sa commode et les deux commencent à discuter de la mort de Mathilde et du plan qu'ils ont mis en œuvre afin de surmonter le deuil et la colère.
*
Mes oreilles commençaient à se réchauffer, j’avais un peu moins mal au cerveau. J’avais un peu moins mal au cœur. J’ai dit à Victor, sans lien apparent :
-T’as lu le journal? Ils ont encore bombardé Israël.
-Je m’en fous d’Israël.
-Tu t’en fous pas pantoute. Tu peux pas t’en foutre. Tu.
-Israël, c’est un état terroriste.
On ne s’était jamais entendu sur les questions politiques, Victor et moi. Il était ce que j’appelais un gauchiste par accoutumance, un drogué de la bonne conscience qui considérait que le plus fort était par conséquent le méchant. Il détestait les États-Unis depuis que sa mère lui avait changé sa première couche. Il les détestait encore plus depuis qu’ils se mêlaient de nos affaires en nous envoyant des renforts pour refaire le réseau électrique et le réseau routier qui avaient l’air par endroits, genre en Abitibi, d’avoir subi une attaque nucléaire. C’était presque ça, sauf que c’était la nature. Ça avait explosé de partout. Les gens se disaient si la Terre explose, comment est-ce que ça pourrait ne pas être de notre faute. Victor se disait ça, en voyant les soldats et les monteurs de ligne américains débarquer en territoire canadien, et il les détestait comme il détestait l’odeur de merde qui restait sur les doigts de sa mère après qu’elle ait jeté la couche.
-Israël est une petite démocratie entourée d’états fascistes qui ont juré sa destruction depuis 1947. L’Iran vient encore de.
-On le sait ben, toi pis les juifs.
-Man, j’aurais dû être juif.
Il a roulé les yeux vers l’intérieur en me tendant le linge à vaisselle. Je ne voulais pas parler politique, je voulais parler du gun, mais en même temps, je ne voulais pas parler du gun, je voulais vraiment parler politique. Après un silence tendu j’ai répété :
-J’aurais dû être juif. Des fois je me sens pas comme un catholique, je me sens comme un goy, je me sens comme si j’étais un goy. Comme si. J’ai l’impression comme d’avoir raté quelque chose.
-T’es crissement lourd.
J’avais le linge à vaisselle dans les mains, comme une boule de Noël que je ne savais pas où accrocher, sur quelle branche. Victor avait les yeux baissés sur son offrande et on ressemblait tout à coup à des prêtres Maya en train d’échanger un cœur humain juste avant de le lancer dans la bouche d’un volcan menaçant d’entrer en éruption, dans cette pièce sombre et mal fenêtrée et mal meublée. J’avais mes mains en coupe, les deux mains, pour recevoir l’arme, pour la sentir sur mes paumes sans vraiment la tenir. J’ai déplié un coin du linge, puis un autre et ça m’est apparu dans toute sa splendeur, un revolver de sheriff, lustré et sans numéro de série, illégal et secret, perdu entre des dossiers du registre des armes à feu.
Victor retenait son souffle, comme s’il avait voulu ajouter à la solennité du moment. Il habitait dans un deux et demi avec un coin cuisine et pas de cuisinière, simplement un petit réchaud de camping qu’il faisait fonctionner au propane. Le salon était peint en blanc, ou plutôt pas peint du tout, et menait à la chambre par un petit couloir qui était en même temps la cuisine et l’accès à une salle de bain dont la porte avait été sciée à la hauteur du bol de toilette pour qu’on puisse l’ouvrir au complet. Ça faisait une entaille en forme semi-circulaire, qui épousait le contour du bol. Le père de Victor ne venait jamais ici. Ils avaient conclu un arrangement pas trop cher qui permettait à Victor de vivre un peu au-dessus de ses moyens, d’utiliser son argent pour autre chose que de simplement survivre. Ils avaient eu ensemble, j’imaginais, les plus longues discussions communes de leur vie quand était venu le temps de régler les détails pratiques. Je savais qu’ils se croisaient dans le vestibule, qu’ils se saluaient et que parfois, Charles faisait craquer le dos de son fils. Dans le silence de son cabinet, avec un disque de Bach en arrière-fond, Charles chuchotait des conseils de vie qui frôlaient Victor et se dissipaient dans la nuit montréalaise. Le fils écoutait d’une oreille distraite, encore un peu sourde, et prenait ce qui faisait son affaire. Il retenait des bribes, souvent il les retenait contre lui.
Je contemplais le gun et j’ai dit :
-Comment on appelle ça les trucs que tu regardes dedans dans les endroits touristiques, que tu payes pis que ça devient comme des jumelles que tu peux regarder dedans?
-Des belvédères.
-Non, le belvédère c’est la place. C’est sur un belvédère que tu trouves ces trucs-là que comment ça s’appelle?
-Des funiculaires.
-Non, un funiculaire c’est un truc qui t’amène du bas d’une montagne en haut d’une montagne, ou vice-versa. Non.
-Des jumelles.
-Trop facile. Non, ça s’appelle.
-Tu l’as sur le bout de la langue.
-Proche proche de le savoir, mais je le sais pas. Ça me gosse.
-Tu te tiens après comme si c’était une bouée de sauvetage.
-Pas tant que ça quand même.
-Non, le gun.
-Ah. Ouais, je le tiens pas vraiment, je le soutiens comme, juste je le soutiens.
-Faque tu vas-tu le faire tu penses?
-Je pense qu’on a pu le choix.
-On a jamais eu le choix.
-C’est une société fucked up.
-Je l’ai toujours dit.
-Oui mais là c’est vrai, exposer des corps de suicidés, c’est fucked up.
-Pour en faire de l’art.
-Afficher les matériaux.
-Décrire le processus avec des mots à cent piasses.
-C’est fucked up.
-C’est capoté, Fabrice. On a le droit de tout faire pis on a plus le droit de rien faire en même temps. On a le droit de bourrer le corps de quelqu’un de produits chimiques, mais on a plus le droit de se suicider.
-Est-ce qu’on a déjà eu le droit de se suicider?
-Tu veux dire officiellement?
-Officiellement, dans le code criminel.
-Je pense que non. Ça doit toujours avoir été une sorte de crime. Comme de s’enculer ou se faire enculer. Faudrait vérifier. Ça a toujours été plus ou moins des crimes, même si on mettait pas les gens en prison ni dans des musées pour ça.
-Je vais le faire.
-Tu vas le tuer.
-Je vais rentrer chez eux, je vais lui faire un speech pis je vais le tuer.
Il fallait que je parle, que je verbalise tout ça, devant Victor dans notre pose de prêtres en train de communier au-dessus d’une relique ou d’une icône. C’était une discussion sans en être une vraiment, on se mettait les mots dans la bouche de l’autre. Depuis ce matin de début novembre, on se parlait comme ça, Victor et moi, comme entre parenthèses, comme si tout ce qu’on se disait réellement, c’était ce qu’on ne disait pas. On vivait dans un entre-deux, dans un espace-temps qui était parallèle à notre vie, à notre vraie vie. Parfois, j’avais le sentiment que la personne qui allait tirer, ça ne serait pas moi, plutôt une sorte de création fantasmatique de la relation que j’entretenais avec Victor depuis la mort de Mathilde. La personne qui allait tirer un coup de feu serait une entité comme construite dans de la boue de marais, un golem, un automate vengeur et absolument déterminé, tout le contraire de moi.
Il ne fallait pas que je m’éloigne de ce golem, il fallait que je le dorlote et que je le cajole pour qu’il se mette à grogner au moment voulu. Je voulais demander à Victor s’il comprenait pourquoi Mathilde s’était pendue et je voulais qu’il me réponde qu’elle n’avait jamais voulu se pendre, qu’elle avait tout planifié pour que la corde casse ou que le plafond lâche, ou que sa sœur se pointe avant la mort. Que c'était un appel à l'aide. Je voulais, avec ce gun dans les mains, devenir à la fois cet être insensible et unidimensionnel qui préparait un meurtre de sang-froid, et cet être douloureusement affecté et compréhensif, qui cherchait à comprendre et à percer le mystère de la douleur, de ce qui pouvait pousser une femme comme Mathilde à s’étrangler à l’aide d’une corde d’escalade.
Ce que je ne voulais absolument pas comprendre, ni de façon superficielle, ni de façon responsable, c’était comment des artistes pouvaient conclure des accords commerciaux avec des gouvernements conservateurs pour se procurer des cadavres frais afin de les exposer dans des musées au vu et au su de tous, de touristes japonais, de bonnes femmes cultivées, afin de les transformer en merde de tableau vivant, de tableau mort et de formol et de post-modernité purement antisociale. Est-ce qu’il y avait un message derrière tout ça? Je ne voulais absolument pas comprendre, je voulais être dangereusement en colère.
J’ai voulu dire à Victor que dans le fond j’avais bien fait d’y aller, que ça m’avait pompé encore plus, que j’étais en tabarnack.
lundi 18 avril 2011
Lectures assumées?
En me baladant sur Facebook, je suis tombé sur le statut d'un ami, qui m'a rappelé les quelques fois où, malgré mon extraordinaire courage et ma témérité légendaire, j'ai été un peu nerveux de prendre les transports en commun avec entre les mains le livre que j'avais entre les mains.
La première fois que ça m'est arrivé, c'était il y a plusieurs années, au Bacc, un peu après le 11 septembre, alors que je lisais LES VERSETS SATANIQUES de Salman Rushdie. J'avais dans la manche la recommandation express de mon idole absolue Milan Kundera, et une longue liste bien préparée d'arguments aussi éthiques que littéraires pour quiconque affublé d'une longue barbe me demanderait pourquoi je lisais ce roman blasphématoire. Reste que j'étais un peu stressé, dans le métro, dans l'autobus, quand je sortais le livre et que j'en exposais la tranche, la couverture, la jaquette, au plus offrant. Je savais que la fatwa de Khomeini s'étendait officiellement à tous les lecteurs. Je me sentais aventureux, mais je chiais quand même dans mes culottes. Ce qui, j'imagine, est une "aventure" en soi, d'une certaine manière.
La deuxième fois c'était bien plus récemment, quand je lisais THE NIGGER FACTORY (que j'ai peine à écrire en majuscule) de Gil Scott-Heron, une légende du soul américain. Scott-Heron a écrit deux romans dans les années 70, dont celui-ci, un brûlot très violent à propos des revendications universitaires sur les campus afro-américains du sud des États-Unis. L'histoire d'une révolte étudiante qui tourne au vinaigre et à la tragédie, avec l'armée, les guns, les bombes. Encore une fois, j'avais une pléiade d'arguments favorables à ma lecture de ce roman, mais je pouvais sans problème imaginer la réaction impulsive et émotionnelle d'un noir voyant le titre et se demandant vraiment c'était quoi mon esti de problème. Ce n'est pas tout le monde qui connaît Gil Scott-Heron, qui n'est pas Malcolm X. Alors que j'approchais du climax des derniers chapitres, j'étais installé dans la 45, ce long bus accordéon qui traverse le pont Champlain vers la Rive-Sud, et qui m'emmenait chez mes parents, quand justement j'ai senti le regard d'un homme en face de moi. Il parlait au cellulaire et j'ai vu ses yeux se poser rapidement sur la couverture de mon livre, s'en aller, et revenir immédiatement, j'ai vu ses sourcils devenir interrogateurs et son cerveau avoir de la difficulté à enregistrer ce qu'il voyait, ce mot imprononçable imprimé là devant lui, en grosses lettres blanches. Mon cœur a fait un bond, parce qu'à ce moment-là, je n'y pensais plus, trop absorbé par ma lecture. J'ai cherché son regard, on a eu un contact, furtif. Il s'est retourné vers la fenêtre. Je ne sais pas ce qu'il pensait, ce qu'il disait au téléphone, mais à partir de là, j'ai eu de la difficulté à me concentrer, tellement j'étais occupé à préparer ma défense de petit blanc-bec.
Est-ce que ça vous est déjà arrivé ce genre de chose?
*
Je vous laisse avec une phrase en québécois, entendue à la télé, qui, tenons-le nous pour dit, n'est pas vraiment en français. On est ailleurs là, dans un monde où le subjonctif n'existe plus:
Manon, qui entre en communication avec le fantôme de son beau-père, alors que la table bouge toute seule:
-Yvan, tu voudrais-tu que j'irais j'ter tes cendres dans le lac que t'aimais ça pêcher dedans?"
La première fois que ça m'est arrivé, c'était il y a plusieurs années, au Bacc, un peu après le 11 septembre, alors que je lisais LES VERSETS SATANIQUES de Salman Rushdie. J'avais dans la manche la recommandation express de mon idole absolue Milan Kundera, et une longue liste bien préparée d'arguments aussi éthiques que littéraires pour quiconque affublé d'une longue barbe me demanderait pourquoi je lisais ce roman blasphématoire. Reste que j'étais un peu stressé, dans le métro, dans l'autobus, quand je sortais le livre et que j'en exposais la tranche, la couverture, la jaquette, au plus offrant. Je savais que la fatwa de Khomeini s'étendait officiellement à tous les lecteurs. Je me sentais aventureux, mais je chiais quand même dans mes culottes. Ce qui, j'imagine, est une "aventure" en soi, d'une certaine manière.
La deuxième fois c'était bien plus récemment, quand je lisais THE NIGGER FACTORY (que j'ai peine à écrire en majuscule) de Gil Scott-Heron, une légende du soul américain. Scott-Heron a écrit deux romans dans les années 70, dont celui-ci, un brûlot très violent à propos des revendications universitaires sur les campus afro-américains du sud des États-Unis. L'histoire d'une révolte étudiante qui tourne au vinaigre et à la tragédie, avec l'armée, les guns, les bombes. Encore une fois, j'avais une pléiade d'arguments favorables à ma lecture de ce roman, mais je pouvais sans problème imaginer la réaction impulsive et émotionnelle d'un noir voyant le titre et se demandant vraiment c'était quoi mon esti de problème. Ce n'est pas tout le monde qui connaît Gil Scott-Heron, qui n'est pas Malcolm X. Alors que j'approchais du climax des derniers chapitres, j'étais installé dans la 45, ce long bus accordéon qui traverse le pont Champlain vers la Rive-Sud, et qui m'emmenait chez mes parents, quand justement j'ai senti le regard d'un homme en face de moi. Il parlait au cellulaire et j'ai vu ses yeux se poser rapidement sur la couverture de mon livre, s'en aller, et revenir immédiatement, j'ai vu ses sourcils devenir interrogateurs et son cerveau avoir de la difficulté à enregistrer ce qu'il voyait, ce mot imprononçable imprimé là devant lui, en grosses lettres blanches. Mon cœur a fait un bond, parce qu'à ce moment-là, je n'y pensais plus, trop absorbé par ma lecture. J'ai cherché son regard, on a eu un contact, furtif. Il s'est retourné vers la fenêtre. Je ne sais pas ce qu'il pensait, ce qu'il disait au téléphone, mais à partir de là, j'ai eu de la difficulté à me concentrer, tellement j'étais occupé à préparer ma défense de petit blanc-bec.
Est-ce que ça vous est déjà arrivé ce genre de chose?
*
Je vous laisse avec une phrase en québécois, entendue à la télé, qui, tenons-le nous pour dit, n'est pas vraiment en français. On est ailleurs là, dans un monde où le subjonctif n'existe plus:
Manon, qui entre en communication avec le fantôme de son beau-père, alors que la table bouge toute seule:
-Yvan, tu voudrais-tu que j'irais j'ter tes cendres dans le lac que t'aimais ça pêcher dedans?"
jeudi 14 avril 2011
Twit
Ça aidera pas ma cyberdépendance, mais je viens de m'ouvrir un compte Twitter, faque si vous avez rien à foutre pis que vous tannés de jouer dehors parce que le printemps à Montréal c'est comme la venue de la trompette de Jéricho ou je sais pas quoi, ben venez chiller avec moi là-bas, @Saint_Henri
Hier, au lancement de Bock, une amie de l'université avec qui je travaille m'a appris qu'un billet à propos de la littérature cyberpunk au Brésil, publié par moi dans le carnet de blogue de notre centre de recherche, avait été tweeté et retweeté six ou sept fois par des Brésiliens durant la fin de semaine. J'ai trouvé ça tellement cool que ce matin je me suis créé un compte pour aller jaser avec les dudes en questions. Ça marche. On est déjà en communication. J'aime ça. C't'efficace.
Sans ça, le lancement de Bock, c'était pas mal du tout. On s'est bien amusés. Je répète: achetez son livre, il est officiellement disponible depuis là là.
Hier, au lancement de Bock, une amie de l'université avec qui je travaille m'a appris qu'un billet à propos de la littérature cyberpunk au Brésil, publié par moi dans le carnet de blogue de notre centre de recherche, avait été tweeté et retweeté six ou sept fois par des Brésiliens durant la fin de semaine. J'ai trouvé ça tellement cool que ce matin je me suis créé un compte pour aller jaser avec les dudes en questions. Ça marche. On est déjà en communication. J'aime ça. C't'efficace.
Sans ça, le lancement de Bock, c'était pas mal du tout. On s'est bien amusés. Je répète: achetez son livre, il est officiellement disponible depuis là là.
mercredi 13 avril 2011
Comme dirait Will: OH MY SHIT!
Je suis TELLEMENT en train de groover sur ma chaise en écoutant le dernier album de
LA CAVERNE
En pré-vente pour 9 piasses ici.
MALAJUBE
En pré-vente pour 9 piasses ici.
mardi 12 avril 2011
Tentative de vols (III)
*
Le TGV s'est arrêté en gare, à Lille, pour une raison ou pour une autre, une routine, j'ai cru que c'était normal, même si je trouvais que les sièges autour de moi étaient pas mal tous occupés. Après une dizaine de minutes d'attente, j'ai dû baisser le son de mon ipod parce qu'il y avait une annonce dans les hauts-parleurs: on éprouvait des problèmes mécaniques, on était désolé, on allait devoir transférer les passagers sur un autre train, on s'excusait des inconvénients, on demandait à tout le monde de bien vouloir sortir sur le quai et d'attendre les instructions. En même temps que tous les autres, je me suis levé et, comme dans un avion, on est sortis à la queue leur-leu vraiment lentement. La foule s'est amoncelée dans un tapon sur le quai et a attendu patiemment l'arrivée de l'autre Eurostar:
Quand j'ai vu arriver le truc rempli de passagers, je n'ai pas compris tout de suite, j'ai eu une pensée magique, ces gens vont disparaître, ils ne vont quand même pas nous faire entrer là-dedans avec le reste. Les portes se sont ouvertes, je voyais les visages des gens dans les fenêtres qui nous regardaient comme du bétail envahissant. Sans grand espoir de me trouver une place assise, j'ai suivi le mouvement et j'ai grimpé dans le train en inspectant rapidement le wagon et en me disant c'est pas vrai que je vais faire le tour avec mon sac pour me téter un siège. Toutes les places étaient prises, alors je me suis résigné à m'installer là où j'étais, accoté sur le gros porte-bagage à l'entrée, juste devant les toilettes. Je pouvais poser les fesses sur la première tablette de métal et étendre ainsi un peu mes jambes, même m'asseoir par terre quand j'étais fatigué. C'était pas si mal, sauf quand quelqu'un me disait "sorry mate" pour aller pisser.
C'est rapide un TGV, mais pas tant que ça. Le reste du trajet a quand même pris une bonne heure. Je le sais parce que j'ai eu le temps d'écouter un autre épisode de THIS AMERICAN LIFE au complet, qui parlait des causes qui semblent perdues et qui à la dernière minute surprennent tout le monde. Parfois, je coupais le son pour écouter l'accent absurde de quatre douchebags anglais juste à côté de moi, en bermuda et gougounes, gel et acné facial, qui discutaient de sa graine et de la sienne et de la leur.
Une fois à Londres, l'endroit précis où on arrivait s'appelait St-Pancras, près du métro King's Cross, dans un coin que je ne connaissais pas du tout:
Faut que je précise que j'étais déjà venu à Londres une fois, pour environ trois heures, en 2008, alors qu'après avoir atterri à Heathrow, mon ex et moi on avait "visité" les alentours de la gare Victoria (Buckingham Palace, St-James Park, Westminster Abbey, Big Ben, le London Eye, de l'autre côté de la Tamise), avant d'aller prendre un train vers Canterbury, où débutait officiellement notre tour de l'Angleterre.
La première chose que j'ai faite en descendant à St-Pancras, c'est de mettre mes culottes et de me dire pourquoi pas? et d'aller me plaindre au service à la clientèle en me disant on sait jamais? et en exigeant un dédommagement pour avoir passé plus de la moitié du trajet debout. Je trouvais que mon argument était bon: venais-je de payer 173 euros pour ne pas avoir de siège ni de confort élémentaire? Ils l'ont trouvé irrecevable. Une employée française m'a dit que comme le train n'était pas en retard de plus de vingt minutes sur l'horaire, il n'y avait pas de remboursement. Je pouvais toujours écrire et déposer une plainte officielle. Abattu, j'ai dit merci en me dégonflant. Je pestais contre les gens, je n'arrivais pas à comprendre pourquoi j'étais le seul à avoir pensé à ça. Je me disais si on avait été dix clients ensemble, ils auraient été obligé de, ils auraient, ils nous auraient. Et je suis parti sans demander mon reste en me demandant tout à coup où the fuck j'étais, dans la ville, et en me souvenant que je devais me trouver une chambre pour la nuit avant que le soleil ne se couche. Ne serait-ce que pour éviter d'avoir à me balader sans but précis dans Londres la nuit tombée. Très peu pour moi, surtout un soir de match. Ils ont beau avoir l'air un peu fifs avec leurs petits foulards de soccer dans le cou, j'avais pas envie de me faire défoncer les dents par un hooligan cockney:
J'ai fumé une cigarette pour relaxer à l'extérieur et j'ai demandé à un gardien de sécurité s'il savait où je pouvais trouver un café internet. Il m'a indiqué vaguement par là, de l'autre côté de l'immense chantier de construction en face de la station et je l'ai remercié et il m'a dit "pleasure mate" et c'est là que je me suis rappelé à quel point le "mate" anglais est passe-partout et transcende les classes sociales. Je suis sûr que Will appelle Kate "mate" une fois de temps en temps et que le pasteur anglican qui va les marier va dire "do you accept this man as your mate, in sickness and in health..."
J'étais vraiment fatigué à ce moment-là, mais au moins j'avais un projet à court terme extrêmement précis et ça m'évitait de penser à mes vacances ratées. Sans trop de difficulté, j'ai trouvé le café internet et je me suis acheté un bonne demi-heure de web, relax, histoire de faire ce que j'avais à faire: trouver une chambre rapido sur Hostelworld, repérer l'emplacement de l'éventuelle auberge sur google maps, analyser le trajet de "tube" idéal pour m'y rendre, écrire à l'auberge de Lisbonne pour leur expliquer la situation, écrire un message sans accents à ma blonde qui ne l'était pas encore à cette époque, qui finissait sur un "je t'expliquerai tout en details plus tard".
Tout ça accompli de façon assez satisfaisante, je suis parti et il commençait à faire noir. Dans le métro un peu plus tard, en descendant l'escalier roulant, la bandoulière de mon sac a pétée et à partir de ce moment-là, j'ai dû le porter à la main. J'ai eu le goût de rire en m'apitoyant. Il y avait des groupes de fans de football qui sortaient des rames et qui hurlaient, bières en mains. Je regardais le plancher, tout en mettant mon porte-feuille dans la poche avant de mon jean, ce que je fais toujours en voyage, parano, alors qu'à Montréal il est toujours sur ma fesse gauche.
À la station Willesden Green, bien creux dans la Zone 2 (ce qui coûte plus cher pour les billets de transport en commun), je suis descendu dans la nuit et sans trop de difficulté j'ai trouvé mon chemin vers l'auberge qui s'appelait le Hillspring Lodge Hostel:
Là on m'a accueilli au buzzer de la grille d'entrée avec la première affaire un peu cool des dernières heures:
-Hi, I just made a reservation for a room an hour ago...
-Oh, you must be Daniel then, do come in, dear.
Ça faisait du bien d'entendre une voix sympathique et je ne me suis pas fait prier pour entrer, même si j'ai gossé un peu avec la grille avant de comprendre comment l'ouvrir. Une fois à l'intérieur, j'ai tout de suite été content de l'aspect des lieux. C'était vieux, c'était propre, c'était solide, c'était presque vide. Au comptoir, il y avait une jolie brune à freckles qui m'a fait remplir ce que j'avais à remplir, en m'expliquant les règlements. On a jasé un peu et je lui ai expliqué brièvement mes déboires de la journée, en terminant sur le fait que je n'avais rien contre Londres, mais que comme n'étais pas supposé être ici, j'étais un peu dépité, un peu déçu.
Elle m'a fait un beau sourire que j'irais jusqu'à décrire comme aguicheur et m'a dit avec son accent pas absurde du tout:
-Well you know, Clarence, as they say, in life everything happens for a reason.
J'aurais bien voulu la croire, mais à la place je suis allé me coucher.
lundi 11 avril 2011
À lire attentivement
Je vais sûrement bientôt prendre le temps d'écrire un commentaire plus élaboré sur le livre de mon bon ami Raymond Bock, qui sort ce mercredi, aux éditions Le Quartanier:
ATAVISMES
HISTOIRES
Je me contenterai de dire pour l'instant (et de répéter pour ceux et celles qui m'ont déjà entendu le dire) qu'il s'agit là non seulement d'un premier effort digne de mention, mais également, et surtout, d'un livre IMPORTANT, qu'il vous faut acheter, lire, dévorer, soupeser, digérer.
Il y aura un lancement au Port de Tête cette semaine, le 13 avril, vers 17 h, et Raymond sera là, pour signer et faire un speech et rougir.
ATAVISMES
HISTOIRES
Je me contenterai de dire pour l'instant (et de répéter pour ceux et celles qui m'ont déjà entendu le dire) qu'il s'agit là non seulement d'un premier effort digne de mention, mais également, et surtout, d'un livre IMPORTANT, qu'il vous faut acheter, lire, dévorer, soupeser, digérer.
Il y aura un lancement au Port de Tête cette semaine, le 13 avril, vers 17 h, et Raymond sera là, pour signer et faire un speech et rougir.
dimanche 10 avril 2011
Vou a explorar
J'ai vraiment l'impression étrange que la blogosphère, ou du moins mon petit univers bien personnel à l'intérieur de celle-ci, est agonisante. On dirait que plus personne ne vient ici, et que presque plus personne n'écrit. J'ai quasi zéro trafic. Il y a eu une chute d'activité dans le courant de la semaine dernière que je m'explique mal. Il se peut que ce que je raconte ici ne soit plus d'intérêt "semi-public", comme dirait Je-Me-Moi-Inc., avec lequel je suis allé boire un pot l'autre jour, ce qui confirme peut-être d'une certaine manière que la virtualité n'a plus sa raison d'être. Pourtant, je n'ai pas envie encore de fermer Saint-Henri, il me semble que j'ai encore des trucs flous et non-définis à exploiter et à explorer, deux verbes, deux concepts bien différents qui, soit dit en passant, n'en font qu'un en portugais: "explorar". Comment ne pas s'intéresser aux langues étrangères quand tu constates des choses comme ça? Que dans un autre langage, dans un autre idiome, les concepts d'explorer et d'exploiter regroupent et recoupent exactement la même idée, dans une vision du monde parallèle à la tienne? Comment ne pas être fasciné par le fait que pour un Brésilien, l'explorateur portugais Pedro Álvares Cabral, en débarquant sur les côtes de Bahia, et en installant les premiers pieux d'une potentielle colonie, a alors commencé simultanément à "explorer" et à "exploiter" le Brésil?
vendredi 8 avril 2011
Question
Ça existe-tu encore, à Montréal, une place où tu payes ton trio shish taouk avec un cinq piasses qui traîne dans tes poches?
jeudi 7 avril 2011
Tentative de vols (II)
Mon premier réflexe, comme tout le monde, a été d'aller demander de l'information à une des employées de Easy Jet, pour qu'elle confirme ou infirme ce que je venais de voir sur l'écran. Avec son meilleur accent parisien, elle m'a dit qu'en effet, tous les vols à destination de la péninsule ibérique et de l'Afrique du Nord étaient annulés à cause du nuage volcanique qui planait au-dessus de l'ouest du continent. La seule alternative était d'annuler pour remboursement ou d'essayer de remplacer le billet en se faisant transférer sur un autre vol. Ça se faisait par internet alors je me suis dirigé devant un de ces postes archaïques comme il y en a encore dans les aéroports, avec une boule au milieu du clavier en guise de souris et des touches crasseuses, où une file d'au moins dix personnes attendaient pour la même chose que moi. Tout le monde avait sa feuille de confirmation dans la main, parlait au cellulaire, se frottait les yeux. Il y avait un groupe de sourds-muets à côté, qui se parlaient en faisant des sons de gorge.
À ce moment-là, ma réflexion a commencé, et si je peux dire aujourd'hui que j'ai pris une mauvaise décision après l'autre, c'est simplement parce que le temps a passé et que je suis à même d'analyser froidement le déroulement des événements. Sur le coup, toutes ces décisions m'apparaissaient pour ce qu'elles étaient, littéralement: des décisions. J'agissais, au meilleur de ma connaissance et de mon niveau de stress. Quand j'ai finalement eu accès au poste internet, j'ai inséré quelques euros et j'ai eu droit à quinze minutes pour régler mon problème. Derrière moi, ça soupirait. J'ai commencé par écrire un courriel rapide en anglais à la direction de mon auberge de jeunesse de Lisbonne, où j'avais réservé pour la semaine, pour les avertir que je n'arriverais pas avant le lendemain, qu'il me faudrait sûrement prendre le train de nuit vers Lisbonne. Ensuite, j'ai réussi à annuler mon billet sur le site de Easy Jet et à remplir le formulaire de remboursement. Je me suis retourné vers le couple derrière moi et je leur ai dit qu'il restait cinq bonnes minutes sur ma session et je suis parti avec mon sac et mon visage qui ne souriait plus.
C'est en fumant une cigarette en face de l'immense stationnement de Charles-de-Gaulle que je me suis mis à ne pas avoir envie de me taper les seize heures de train vers Lisbonne. Je me suis mis à ruminer les options, à inventer des plans improbables. Rien n'était clair dans ma tête quand je suis descendu au sous-sol de l'aéroport pour aller m'enquérir de la possibilité d'attraper un train de nuit. J'ai encore une fois attendu dans une file extrêmement longue au kiosque des transports en commun de l'île-de-France, en devinant que ce n'était probablement pas à eux que j'allais devoir m'adresser. Une heure d'attente plus tard, la dame au comptoir me confirmait qu'elle ne pouvait rien pour moi, que les trains internationaux partaient d'ailleurs (je ne me rappelle pas d'où), qu'elle ne pouvait me vendre que des billets du RER et du SNCF. Je commençais à ressentir la fatigue, un certain désœuvrement. J'ai acheté un aller pour la Gare du nord, là d'où je venais et c'est une fois dans le train de banlieue que l'idée de l'Eurostar m'est venue en tête, prenant tranquillement toute la place.
Il se trouve que mon billet de retour de Lisbonne vers Montréal transitait par Londres, alors mon raisonnement a été le suivant: fuck le Portugal, j'irai une autre fois, je vais aller passer la semaine à Londres, relax, et je vais attraper mon second vol à Heathrow, pénard, dimanche prochain.
L'idée n'était certes pas géniale, mais elle me rassurait et à la limite me donnait l'impression d'être quelqu'un qui retombe sur ses pattes et qui sait naviguer dans l'adversité.
Une fois arrivé à la Gare du nord, je me suis dirigé vers le comptoir des ventes de l'Eurostar, décidé à me payer un train sous la manche et une fois à Londres, de me dénicher une petite auberge pas chère et de jouer au touriste en anglais. Pour l'instant, financièrement c'était presque l'équivalent, puisque le coût de l'Eurostar me reviendrait une fois qu'Easy Jet m'aurait remboursé. Non, c'est faux. C'était quand même beaucoup plus cher. J'ai payé 173 euros pour l'aller en TGV.
En arrivant aux douanes (oui), j'ai bafouillé une explication au policier anglais qui se demandait à juste titre qu'est-ce que j'allais foutre en Angleterre si mon billet de retour partait du Portugal. Il m'a cru, m'a laissé passer. Je suais un peu. J'avais envie de m'asseoir dans un wagon luxueux et de relâcher la pression en réfléchissant à ce que j'allais bien pouvoir faire une fois là-bas.
Au bout d'un long corridor, d'un long quai, je suis monté à bord et je me suis enfin installé dans le siège qui m'était assigné. Le train est parti et j'ai mis mes écouteurs pour écouter un épisode de THIS AMERICAN LIFE sur mon ipod. On est sorti de Paris rapidement. On a filé vers Lille, dernière gare avant le tunnel.
- À SUIVRE -
mercredi 6 avril 2011
Tentative de vols (I)
J'ai fait le trajet de TGV avec un jeune prof de Concordia qui, quand il cite des passages durant une communication, ouvre les guillemets de façon vraiment ostentatoire. C'est un peu comme si, avec sa main droite levée, tout au long de sa citation, il faisait bouger une marionnette, ou comme s'il imitait la griffe d'un dinosaure dans le vide à côté de sa tête. J'avais appris aussi qu'il jouait, dans une autre vie, dans un band de punk-rock assez connu.
Après les trois belles journées passées à Louvain-la-Neuve, où le colloque international avait fait de moi une vedette passagère, je m'étais booké un vol Easy Jet à partir de Paris en direction de Lisbonne, où je comptais aller passer une semaine d'immersion en portugais, à découvrir les vieux quartiers et à gober des expressos dans le même café jadis fréquenté par Fernando Pessoa. C'étaient mes vacances planifiées, j'y pensais avec bonheur et je m'imaginais déjà trouver mon chemin dans la langue du pays, avec un accent savoureux qui me ferait passer pour brésilien. Une petite faute ici et là, pas grave: on dit ça à Rio de Janeiro, c'est comme ça qu'on dit, c'est du slang.
On avait donc pris le TGV lui et moi à partir de Bruxelles et en descendant à Paris, on s'était dit au revoir, sur les quais de la gare du nord. Comme mon vol était à Charles-de-Gaulle en fin d'après-midi, je me suis promené un peu dans le quartier, histoire de pouvoir me dire que j'étais venu à Paris. J'ai trouvé un café où on vendait des cigarettes, après m'être fait regardé comme un criminel dans un drugstore. J'étais enthousiaste, confiant.
Dans le métro, je ne me suis pas trompé, j'ai fait les bons transferts, attrapé le RER et je me suis installé, debout avec mon gras sac de sport, le plus en retrait possible, pour ne pas faire chier les parisiens. On a traversé des banlieues. Le wagon était bondé. Sur un des murs, il y avait une affiche qui m'indiquait la liste des transporteurs avec leur terminaux respectifs. J'étais content d'avoir vérifié, parce que les aéroports, ça me stresse énormément. J'étais content de savoir où aller sans avoir à chercher mes informations, je me trouvais efficace, surtout que le RER arrêtait à deux endroits bien différents et si t'étais pas à la bonne place, t'étais vraiment loin.
J'ai quand même dû suivre un interminable corridor circulaire avant d'arriver au comptoir d'Easy Jet. Il y avait beaucoup de monde en file déjà mais ça ne m'a pas semblé suspect jusqu'à ce que je remarque que de plus en plus de gens s'éloignaient de leurs bagages, en demandant poliment à leurs voisins de les garder, pour aller regarder les écrans des départs. J'essayais d'écouter les conversations, de pêcher un peu de portugais ici et là. Je tendais l'oreille. Le volcan ne m'avait pas affecté la semaine dernière, quand j'avais pris mon vol de Montréal vers Londres, et ensuite de Londres vers Bruxelles. Ce n'est pas que je n'y pensais plus, mais c'est plutôt que je ne croyais pas que ce genre de choses pouvaient m'affecter, moi. Ça arrivait aux autres, que je voyais à Radio-canada, en train de dormir sur le plancher des aéroports.
Quand je me suis décidé à aller vérifier moi aussi les écrans, voyant que la file dans laquelle j'attendais ne bougeait décidément pas, et que j'ai vu LISBONNE-ANNULÉ, je n'ai pas capoté tout de suite.
En fait, je me souviens, j'ai presque esquissé un sourire, encore sous le coup de l'incrédulité.
- À SUIVRE -
mardi 5 avril 2011
Vu à Saint-Henri
Son pas était lourd, certes, mais ce n’était pas le pas d’un homme qui n’allait nulle part, ou qui tournait en rond. Chaque fois que le train sifflait, à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, coupant le quartier en deux, ça lui rappelait l’idée d’une direction précise, d’un but et d’un enjeu, même si le train en sens inverse arrivait moins d’une dizaine de minutes après et sifflait exactement le contraire.
lundi 4 avril 2011
En trois lignes
Maxime était le genre de gars qui commençait toujours ses phrases par "en quelque part" et que quand tu le voyais se sentir les doigts en faisant semblant de se gratter le nez tu pouvais être sûr qu'il s'était joué après de quoi.
samedi 2 avril 2011
I. D. R.
Une chose qui m'a toujours éminemment gossé, en tant que lecteur (ou en tant que spectateur, ça arrive souvent à la télé) c'est quand les auteurs utilisent les dialogues pour me transmettre ce que j'appelle de l'Information Diégétique Relationnelle. Pour que je puisse placer qui est qui par rapport à qui ben ben vite, les personnages disent les choses importantes, en oubliant qu'implicitement l'interlocuteur est au courant et n'a pas besoin de cette information.
Mais un exemple.
Ça arrive presque toujours durant une conversation téléphonique, du genre:
-Oui allo?
-Monique?
-Ah, Ginette, salut ma petite sœur!
Qui, dans la vie, dit salut ma petite sœur à sa sœur? Et ça continue:
-Pis, comment va le père?
-Ah, tsé, y change pas, toujours avec sa grébiche.
-Ouais, j'te dis, c'te Jacinthe là, à nous en aura fait voir de toute les couleurs, tu parles d'une belle-mère!
-Eille, j'te l'fais pas dire, si not' père c'tait pas r'amrié en 84, not' vie aurait été ben différente!
Plein d'Information Diégétique Relationnelle pour le lecteur friand. Moi ça m'arrive tout le temps, quand je parle à mon frère au téléphone, de lui spécifier, à lui qui sait très bien que mon père est marié avec ma mère, que mon père est marié avec ma mère.
-Bob est mort.
-Non.
-C'était un vieux chien tsé.
-Ben oui, je l'sais, son beau poil roux 'tait presque toute blanc la dernière fois que j'l'ai vu.
-Ah ouais, quand t'es venue nous voir à La Malbaie l'été passé.
-Eille, on avait tu eu du gros fun noir.
Pis habituellement, Ginette et Monique raccrochent sans même se dire bye, après un ok! ou un à plus tard super informel, alors que j'ai déjà passé des minutes et des minutes complètes au téléphone avec des filles, à être complètement fâchés l'un contre l'autre, ou à être complètement en amour l'un avec l'autre, à être incapable de raccrocher avant d'avoir prononcer le bye obligatoire parce que dans la vraie vie raccrocher avant un bye c'est fucking tabou c'est l'équivalent de raccrocher au nez tout le monde sait ça comment ça se fait qu'ils ont pas compris ça même dans des séries super sophistiquées comme Six Feet Under ou Virginie?
Spare me, please.
Mais un exemple.
Ça arrive presque toujours durant une conversation téléphonique, du genre:
-Oui allo?
-Monique?
-Ah, Ginette, salut ma petite sœur!
Qui, dans la vie, dit salut ma petite sœur à sa sœur? Et ça continue:
-Pis, comment va le père?
-Ah, tsé, y change pas, toujours avec sa grébiche.
-Ouais, j'te dis, c'te Jacinthe là, à nous en aura fait voir de toute les couleurs, tu parles d'une belle-mère!
-Eille, j'te l'fais pas dire, si not' père c'tait pas r'amrié en 84, not' vie aurait été ben différente!
Plein d'Information Diégétique Relationnelle pour le lecteur friand. Moi ça m'arrive tout le temps, quand je parle à mon frère au téléphone, de lui spécifier, à lui qui sait très bien que mon père est marié avec ma mère, que mon père est marié avec ma mère.
-Bob est mort.
-Non.
-C'était un vieux chien tsé.
-Ben oui, je l'sais, son beau poil roux 'tait presque toute blanc la dernière fois que j'l'ai vu.
-Ah ouais, quand t'es venue nous voir à La Malbaie l'été passé.
-Eille, on avait tu eu du gros fun noir.
Pis habituellement, Ginette et Monique raccrochent sans même se dire bye, après un ok! ou un à plus tard super informel, alors que j'ai déjà passé des minutes et des minutes complètes au téléphone avec des filles, à être complètement fâchés l'un contre l'autre, ou à être complètement en amour l'un avec l'autre, à être incapable de raccrocher avant d'avoir prononcer le bye obligatoire parce que dans la vraie vie raccrocher avant un bye c'est fucking tabou c'est l'équivalent de raccrocher au nez tout le monde sait ça comment ça se fait qu'ils ont pas compris ça même dans des séries super sophistiquées comme Six Feet Under ou Virginie?
Spare me, please.
vendredi 1 avril 2011
William Faulkner, PYLÔNE, Brossard, Gallimard, 1996.
Entre deux sips de paille de mon milk-shake, j'ai dit à Karine que j'y ferais pas mal pis elle a rit comme jaune-orange avec un morceau de crotte au fromage pogné dans ses dents. J'ai laissé un deux piasse pis trois dix cennes sur la table pour laisser cinquante cennes de tip pis on est sorti du Valentine en se néckant, en marchant en crabe. Dans le parking Max nous attendait accoté sur la Civic. Faisait encore full clair même si les lampadaires étaient déjà allumés. Au fond, dans le paysage, on pouvait voir le pont Champlain pis des petits bouts de gratte-ciels. J'ai réussi à enlever le bout de crotte au fromage dans les dents de Karine avec ma langue pis j'y ai montré avant de l'avaler. Elle a dit hmmmm, comme en plissant les yeux. Était crampé en crachant un gros filet de bave orange à terre. Max fumait une McDonald bleue qu'y était obligé de mettre le filtre dessus. J'ai shotgunné la place en avant pis Karine s'est assis en arrière au milieu pis on a crissé le camp en faisant semblant qu'on conduisait une manuelle. J'ai dit, en regardant Karine dans le miroir, dans le fond, Karine, c'est laitte en esti c'te nom-là. Elle est partie à rire en faisant des petits bruits de cochonne. Max riait lui avec pis y a dit Karine c't'un esti de nom de suceuse. Je me suis tapé la cuisse tellement fort tellement j'étais crampé que j'ai crié ouch tabarnack pis j'ai ouvert la radio en mettant le son dans le tapis. Karine a commencé à chanter la toune de Sublime en roulant pis après ça en suçant le joint. Max faisait du quatre-vingt sur le boulevard Taschereau. Les coches étaient en congé ça d'l'air. Quand on est arrivé au parc industriel y avait déjà full de monde pis quasiment pu de lumière. J'ai vu que JP pis toute son esti de gang de whacks avaient fait un feu pis qu'y chantaient des affaires fifs genre Radiohead, faque on est allés s'installer proche du pylône d'hydro. Y commençait à avoir plus de chars que de bicycle, à mesure que les quatre pis les cinq arrivaient. Karine a roulé un autre joint pis Max a dit fuck je reviens pis y est revenu deux secondes après avec trois Colt 45. J'avais ma pipe à eau dans une poche mais finalement non je l'avais pas. On était assis pis je néckais Karine pendant que Max néckais sa quille quand Étienne pis Alex sont venus nous proposer des buvards. Y nous ont vendu ça cinq piasses pis on les a gobé tu suite, en écoutant le son super fort de l'électricité. Je sais pas je suis parti où, pisser, dégueuler, mais quand je suis revenu, Max était en train de gueuler fuck the school en haut du pylône. Karine criait mets-en, fuck the school, fuck it, en riant pis en faisant plein de petits bruits de cochonne avec son nez pis sa gorge. C'était comme dégueulasse pis fucking drôle en même temps. J'ai dit ta yeule Karine, crampé ben raide, tu te cales. Max était vraiment haut pis d'un coup je me suis pas rendu compte qu'y était rendu à terre à côté de moi. Y s'est relevé la face toute en sang pis y a dit ch'correct, ch'correct, est où ma bière, pis c'est juste poche que facebook existait pas pis qu'on pouvait pas filmer avec des cellulaires parce que j'avais jamais vu une face de même. JP pis sa gang de fifs hippies ont recommencé à chanter heureux d'un printemps qui m'chauffe la graine ou quelque chose.
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