Man man man tu veux juste pas que ça t'arrive tu veux juste pas fouille-moi ce qui m'a passé par la tête mais j'étais fucking tanné de me voir dans le miroir avec ma fucking mâchoire d'australopithèque ou je sais pas faque je me suis câlissé pseudo inconsciemment à terre dans le bain en pilant sur mon Jergens que j'avais échappé pseudo par exprès pis le bord du bain m'est arrivé direct sur le menton pis j'avais la langue entre les dents faque tu peux t'imaginer de quoi le mur avait l'air quand j'ai réussi à me relever la tête fuck j'avais toute arraché le rideau en glissant pis en essayant de m'accrocher queq'part pis la pôle à spring m'est tombée dessus pis une chance que ça a faite du bruit comme le crisse parce que je pense pas que je serais sorti de là un jour si ma blonde était pas retontie en criant comme une débile fuck fuck fuck pis je voulais dire d'appeler l'ambulance mais fuck fuck fuck ça m'enterrait son gueulage pis de toute façon j'avais la yeule tellement pleine de sang pis de bouts de langue que j'arrivais pas à rien dire de cohérent pis en plus je sentais comme carrément l'os de ma mâchoire d'en bas être disloqué comme bouger dans le vide dans ma peau en dessous de ma peau genre pis ça se déplaçait comme une balançoire ma yeule était complètement fucked up faque ma blonde a réussi à appeler une ambulance pis pendant ce temps-là je me baignais dans mon sang pis j'essayais d'empêcher mes yeux de se résulver par en arrière ou je sais pas pis man man man quand l'ambulance est arrivée pis que les gars m'ont pris pis m'ont amené pis m'ont fait une shot de ché pas quoi j'allais quand même bien soudainement pis je savais que j'allais me faire opérer pis j'étais comme content parce qu'ils allaient refaire ma crisse de mâchoire d'homme de cromagnon ou quoi sauf que man man man j'étais quand même pas sûr que ça valait le coup.
mercredi 30 novembre 2011
vendredi 25 novembre 2011
Première neige à l'aube
Elle est entrée dans la chambre en murmurant Daniel, regarde, c'est tout blanc. Il faisait encore sombre, les lampadaires étaient encore allumés. J'ai dit allez, viens, on va aller prendre une marche, je vais prendre des photos pis toute, la première neige dans Saint-Henri, ça va faire un beau post pour La Traversée.
On s'est fait du café en vitesse, on a sorti les grosses bottes Sorel du garde-robe, on s'est habillés. J'avais, comme d'habitude, mon appareil-photo cheap dans une main et un gros thermos de café dans l'autre. On a marché dans les rues encore presque désertes, encore un peu blanches sauf Notre-Dame, déjà en slush.
On a marché vers le sud jusqu'au canal et quand je prenais des photos elle tenait mon thermos.
J'ai envoyé un salut d'en bas à un monsieur qui constatait la neige dans la fenêtre de son condo sur les rives. On a croisé une fille trop primée qui faisait du jogging.
J'ai pris des photos clichées et pseudo-arsty ratées de banc de parc enneigé. Il faisait quand même assez froid. Les lampadaires se sont éteints, quelqu'un de la ville, dans un bunker, a baissé la switch. On est rentrés, j'ai refait du café et je me suis installé dans la chaise berçante de la cuisine pour lire des nouvelles d'Hemingway. J'suis un gars de même.
(...ah oui, et ils ont fait un autre grafitti vraiment moche sur la bâtisse de Postes Canada...)
mercredi 23 novembre 2011
Oui mais Jean Rolin
Je me cherche sans arrêt dans la littérature. Je me retrouve dans la vie des écrivains. L'autre jour Wikipédia m'a appris que je partageais ma date de fête avec Emma Lazarus (et Gilles Duceppe, et Kate Ryan aussi, dont je suis carrément le jumeau). Je justifie certains de mes comportements et habitudes et idiosyncrasies grâce à la parole de romanciers d'envergure. Deux exemples éloquents. À Tout le monde en parle, dimanche dernier, Dany Laferrière (dont je ne pourrai jamais écrire le nom sans en vérifier l'orthographe, décidément) parlait de lire à haute-voix, de murmurer dans le métro ou dans le salon, à côté des gens, jusqu'à en devenir irritant. À partir de maintenant, je vais TOUJOURS citer Laferrière quand on me reprochera cette manie que j'ai, de chuchoter les mots sur la page. Et le samedi juste avant, je suis allé écouter une causerie entre Emmanuel Carrère et Jean Rolin, à la librairie Olivieri, durant laquelle Rolin a spécifié plusieurs fois ne pas posséder de permis de conduire et s'en foutre comme de l'an quarante. Et je me disais dans ma petite tête, c'est possible c'est possible c'est possible, à partir de maintenant, quand on te harcèlera avec ça, tu répondras TOUJOURS oui mais Jean Rolin, oui mais Jean Rolin, oui mais Jean Rolin.
lundi 21 novembre 2011
"Papa"
Je lis les nouvelles d'Hemingway.
C'est bizarre lire Hemingway.
Lire Hemingway, c'est un peu comme un statement.
C'est un peu comme entrer dans un parti.
Ou en tous cas, énoncer sa position.
Kès-tu lis?
Hemingway.
Kès-tu fais?
Je lis Hemingway.
Pour qui tu votes?
Hemingway.
Tu fais quoi comme job?
Je lis Hemingway.
Ya-tu kèkchose après la mort?
Hemingway.
*
(Avez-vous un(e) écrivain(e) qui vous donne cette impression?)
vendredi 18 novembre 2011
Révélation
Je sais que j'ai vraiment l'air d'un taouin pas très viril en disant ça, mais l'autre jour en débarquant du métro à Berri Uqam j'ai comme eu une épiphanie. J'avais le nez dans mon livre et à un moment donné un des personnages a utilisé l'expression "hat trick" pour parler d'un troisième roman à succès.
Ça m'a pris deux ou trois secondes, j'ai relevé les yeux, j'ai cligné plein de fois. Un éclair m'a frappé.
J'ai compris soudainement que faire un tour du chapeau, au hockey, c'est comme faire un "tour" dans le sens d'un tour de magie: le hat trick.
Ça veut pas dire faire le tour du chapeau, genre marcher autour et faire le tour au complet.
Wô.
Amateur de sport, tu dis?
Ça m'a pris deux ou trois secondes, j'ai relevé les yeux, j'ai cligné plein de fois. Un éclair m'a frappé.
J'ai compris soudainement que faire un tour du chapeau, au hockey, c'est comme faire un "tour" dans le sens d'un tour de magie: le hat trick.
Ça veut pas dire faire le tour du chapeau, genre marcher autour et faire le tour au complet.
Wô.
Amateur de sport, tu dis?
samedi 12 novembre 2011
Typical
Hier, je lisais ce passage à haute-voix à mon amoureuse et je me projetais dans le futur proche, en me disant: moi aussi, je pousserai bientôt vingt soupirs de bonheur et déjà ce sera fini, on passera à une autre étape, mais j'aurai connu ce moment, j'aurai compris cette belle description:
En attendant, c'est confirmé avec mon éditeur: mon premier livre sortira bel et bien au printemps 2012. Check tes évènements Facebook pour le lancement.
No man can know what it is
like to be a woman taking her firstborn in her arms for the first time;
but a writer who holds a freshly printed copy of his
first book must have a fair idea of what the woman feels. It lies
rectangular and spotless in his hands, with his name on the jacket. It
is his pass to the company of the great. Fielding, Stendhal, Melville,
Tolstoy wrote books. Now he has written one. It does not matter that the
dust lies brown and thick on millions of books in libraries everywhere,
it does not matter that most new books fall dead, it does not matter
that of the thousands of books published every year only a half dozen
will survive the season. All that may be. Meantime he has written a
book! The exaltation does not last. It cannot. It is too sharp. It is
gone before he has drawn twenty breaths. But in those twenty breaths he
has smelled the sweetest of all savors, the savor of total fulfillment.
After that, no matter what success he may achieve, he is just another
writer, with a writer's trials and pleasures. That joy never comes again
in all its first purity.
-Herman Wouk, Youngblood Hawke, 1962, p. 131.
En attendant, c'est confirmé avec mon éditeur: mon premier livre sortira bel et bien au printemps 2012. Check tes évènements Facebook pour le lancement.
vendredi 11 novembre 2011
Au sud de Westmount
Westmount et Saint-Henri sont liés depuis longtemps. On le sait: Gabrielle Roy habitait là-haut quand elle a écrit Bonheur d'occasion , elle venait juste flâner dans le quartier pour s'inspirer et prendre le pouls de la populace. À la tombée du jour, elle remontait et allait écrire dans une mansarde plaquée or ou je sais pas.
Personnellement, j'ai toujours pensé que Westmount, c'était de l'autre côté de l'autoroute, mais je me suis aperçu dernièrement que sur la rue Saint-Antoine, l'artère est-ouest la plus au nord du quartier, entre les rues Hallowell et Atwater, en fait on n'est pas à Saint-Henri.
(J'ai encerclé l'endroit en rouge sur la carte, ouaip. Vous voyez la petite excroissance à l'extrême sud? C'est pratiquement chez nous ça.)
J'avais remarqué depuis longtemps ces condos appelés "Jardins Westmount", sur le coin de Rose-de-Lima, mais je me disais que c'était une lubie de promoteur gentrifié, qui voulait s'approprier l'aspect luxueux du mot et profiter de la visibilité offerte par la sortie de l'autoroute. J'ai compris ensuite en voyant les panneaux indicateurs des rues, qui sont différents up there: Hallowell, Greene...
Aujourd'hui, les bacs de recyclages m'ont sauté aux yeux. Il y a cet immeuble à logements, aussi, tout décrépit, en pleine déliquescence, quasiment au coin d'Atwater, qui est plus que clair dans son militantisme, et qui aurait dû me mettre la puce à l'oreille bien avant: Le musée d'histoire d'harcèlement par Westmount.
"Help remerge us with Montreal".
Je me demande qu'est-ce qu'ils veulent exactement. Ils veulent que la ville redessine ses frontières. Ils veulent changer le cadastre. En tous cas, je trouve ça très drôle de m'imaginer le gars qui habite dans un des lofts de bourges de Saint-Antoine en train d'essayer de convaincre ses invités que oui, oui, il habite vraiment à Westmount, arrêtez de rire, venez, on va aller prendre une marche, je vais vous montrer la pancarte avec le nom des rues... Comon, I mean, didn't I show you my recycling bin?
Personnellement, j'ai toujours pensé que Westmount, c'était de l'autre côté de l'autoroute, mais je me suis aperçu dernièrement que sur la rue Saint-Antoine, l'artère est-ouest la plus au nord du quartier, entre les rues Hallowell et Atwater, en fait on n'est pas à Saint-Henri.
(J'ai encerclé l'endroit en rouge sur la carte, ouaip. Vous voyez la petite excroissance à l'extrême sud? C'est pratiquement chez nous ça.)
J'avais remarqué depuis longtemps ces condos appelés "Jardins Westmount", sur le coin de Rose-de-Lima, mais je me disais que c'était une lubie de promoteur gentrifié, qui voulait s'approprier l'aspect luxueux du mot et profiter de la visibilité offerte par la sortie de l'autoroute. J'ai compris ensuite en voyant les panneaux indicateurs des rues, qui sont différents up there: Hallowell, Greene...
Aujourd'hui, les bacs de recyclages m'ont sauté aux yeux. Il y a cet immeuble à logements, aussi, tout décrépit, en pleine déliquescence, quasiment au coin d'Atwater, qui est plus que clair dans son militantisme, et qui aurait dû me mettre la puce à l'oreille bien avant: Le musée d'histoire d'harcèlement par Westmount.
"Help remerge us with Montreal".
Je me demande qu'est-ce qu'ils veulent exactement. Ils veulent que la ville redessine ses frontières. Ils veulent changer le cadastre. En tous cas, je trouve ça très drôle de m'imaginer le gars qui habite dans un des lofts de bourges de Saint-Antoine en train d'essayer de convaincre ses invités que oui, oui, il habite vraiment à Westmount, arrêtez de rire, venez, on va aller prendre une marche, je vais vous montrer la pancarte avec le nom des rues... Comon, I mean, didn't I show you my recycling bin?
mercredi 9 novembre 2011
Mathilde en dernier (XVII) - station Jean-Talon
Une dizaine de filles marchait en groupe derrière moi. J’avais envie d’être un beau jeune homme. J’ai toujours eu envie d’être un beau jeune homme, pour toutes les filles, même quand j’étais dans ma période la plus amoureuse, la plus passionnée, avec Mathilde. Je me suis imaginé qu’elles me poursuivaient. Sur ma nuque, je pouvais sentir le picotement de leurs regards fixés sur moi et j’ai vite grimpé l’escalier deux marches à la fois parce que j’ai toujours été un lâche en ce qui concerne les filles. Je savais très bien que je m’inventais un scénario, que ce groupe d’adolescentes ne me suivait pas plus que je ne suivais moi-même cet aveugle qui dodelinait près du guichet automatique, mais ce qui se passait dans ma tête était pour moi aussi réel que ce qui se passait pour vrai, ce qui se passait réellement.
Je me considérais comme quelqu’un de sain d’esprit, malgré cette propension à conceptualiser l’existence, jusqu’à la transformer en trame narrative dont je pouvais faire l’analyse à tête reposée. Je savais que c’était un défaut, une faille de mon caractère, mais quand j’étais plus jeune, je l’ai déjà dit, je considérais tous mes défauts comme des qualités en puissance. De là venait mon incapacité à pleurer, de là aussi mon détachement face à la mort de Mathilde. Je ressentais une colère sublime, grandiose, mais toute proche dans mon cerveau se terrait la graine de la mise en scène, de l’idée de la colère, de cette colère faite idée et jeu qui se changeait en ersatz de colère.
En me sauvant de cette horde de filles, je me voyais en train de le faire et je planais au dessus de moi. La brève intuition qui m’avait frappé dans le métro était définitivement éteinte, déjà, brève comme un éclair qui m’aurait illuminé seulement dans le but de m’obliger à fermer les yeux.
En haut, les portes de la station, côté Berri, étaient impossibles à ouvrir, j’ai essayé avec mes bras et ensuite avec mon dos et finalement avec mon pied. J’ai donné un grand coup de pied dans la porte et elle n’a même pas bougé, j'ai à peine entendu un petit woof d’air froid s’infiltrer par un interstice. Ça m’a soulagé pourtant et en me retournant j’ai attendu que quelqu’un se pointe le bout de la tête par les escaliers roulants. Mes mains dans les poches de mon long manteau, une moue de tueur sur le visage. La mâchoire inférieure un peu prononcée, les narines dilatées. J’aurais besoin d’aide pour pousser la porte et sortir dans le froid de la soirée. De l’autre côté de la vitre givrée on ne distinguait rien d’autre que la faible lueur des lumières de Noël.
J’ai eu le sentiment, proche de l’angoisse, que c’était le fait d’avoir pensé à Noël qui venait de faire surgir Noël en haut de l’escalier roulant. Le frère cadet de Mathilde tenait la rampe de caoutchouc et se tenait loin des côtés, comme s’il avait lu les instructions avant d’embarquer dans un nouveau manège. Il m’a vraiment donné l’impression de surgir, même si je savais qu’à Montréal on n’arrête pas de croiser des connaissances, je veux dire ça devait être une des caractéristiques de la ville dans le Routard.
Noël est apparu au haut de l’escalier roulant et n'a pas semblé surpris de me trouver là, à l’attendre. On aurait dit qu’il croyait que je l’attendais là.
J’ai dit :
-Qu’est-ce tu fais, t’es pas au travail?
Noël travaillait dans un bar du centre-ville, le Sainte-Élizabeth, où il servait des drinks à d’anciens fumeurs qui lui racontaient comment c’était l’UQAM, dans le temps, et comment ce n’était plus la même chose maintenant que tous ces contrats avec Québecor et Bombardier avaient transformé les hautes études en simple prolongement du corporatisme global. Noël lavait ses verres en écoutant, en se disant sans doute que tout ça irait de pire en pire, ne sachant pas exactement s’il faisait référence au système d’éducation ou aux saoulons sur le point de se mettre à rouler leur patch de Nicoderm pour les fumer.
Il m’a aidé à forcer pour ouvrir la porte en disant :
-Je travaille jamais le dimanche. Toi?
Comme par un fait exprès ou une heureuse conjoncture, un troupeau de gens est arrivé à cet instant précis où Noël et moi on se tenait la porte à deux dans le courant d’air assassin et a profité de l'ouverture. Il ne neigeait pas, le ciel était clair, d’un bleu absolument foncé. Les étoiles étaient peut-être le reflet des cristaux dans la neige dure et froide, entassée le long des murs de la station de métro.
-Moi non plus, je m’en va chez nous, je reviens de chez Victor.
-Je m’en allais chez vous pour te parler.
-Ok.
-Tu travailles pas le dimanche?
-Non. Écoute Noël, je sais pas si je devrais te dire ça, mais ça fait une semaine que je suis pas rentré travailler.
-Quoi?
-Une semaine que je suis pas.
-Comment ça?
-J’ai d'autres choses en tête.
-Fallait que je te parle.
-Ça va-tu toi, tu tiens le coup ?
-Oui toi?
-Bof.
-Il fait crissement froid.
-Crissement.
samedi 5 novembre 2011
Quelques clichés
Je suis parti avec mon appareil photo cheap et c'est la première fois en
quatre ans que je m'arrête devant les immeubles, les places, les parcs,
pour les cadrer ainsi. J'essaie de résister au cliché romantique du
vieux, du vétuste, au cliché de ne voir que Saint-Henri tel qu'il
"devrait être" dans ma tête anti-gentrifiée de jeune universitaire.
J'essaie de comprendre que ces vieilles maisons ne sont pas belles dans
un sens absolu, en dehors de l'effet de distorsion du poids historique
qui me fait les voir autrement, les peser autrement. J'essaie de ne pas
céder à la tentation de croire que toutes ces ruines sont belles, par
opposition avec ce qui se construit maintenant, ces condos que Samco est
en train d'élever derrière le IGA, par exemple, ces condos "génériques
et laids". Comme si les maisons de pauvres en bois de la rue
Saint-Ambroise avaient déjà été considérées par leurs habitants comme
des chefs-d'œuvres architecturaux. Ce discours-là, je le laisse à
d'autres.
Bien sûr, la brique orange brûlée des grands bâtiments
industriels de Saint-Henri, le long du canal Lachine, qui se détache
sur le fond bleu du ciel matinal, est très belle, pour quiconque est
sensible aux couleurs complémentaires. Quand j'ai déménagé ici, le
Château St-Ambroise et le vieil immeuble retapé de la compagnie de pub
BOS, m'ont charmé. Ils sont des exemples parfaits de ce qui nous fait
croire que l'ancien a sa place dans le présent, repris, refait,
réinventé, pas démoli. Je suis aussi sensible, inévitablement, à la
décrépitude de l'usine de Canada Malting, mais de là à y vouer un culte,
comme si c'était le Colisée, il y a une marge. Elle est superbe sur des photos d'artistes, elle est impressionnante quand on la voit pour la
première fois, mais elle n'est pas essentielle. Elle n'est l'essence de
rien.
En passant sous le viaduc de la rue Sainte-Marguerite, je
pense à des souvenirs d'enfance, qui n'ont rien à voir avec le quartier,
mais qui sont plutôt reliés au fait que mon amoureuse et moi, on s'est
aperçu qu'à chaque fois qu'on passe ici, on se rappelle des souvenirs.
La première fois c'était une conversation normale, la seconde fois
c'était une coïncidence, la troisième fois c'est déjà devenu un pattern,
et maintenant c'est un automatisme.
Si ce n'est pas une
flânerie en bonne et due forme, c'est certainement du flânage. Il ne
fait pas froid, je me ballade avec les roses que j'ai acheté au marché
Atwater en prévision du retour de voyage de mon amoureuse. J'ai pris le
plus de détour possible, certains prévus d'avance, d'autres moins, comme
cette incursion dans les rues en culs-de-sacs du côté nord de
Notre-Dame ("la Dame", pour les vrais), stoppées par le chemin de fer
qui coupe le quartier en deux, autre "fleuron" de l'industrialisation.
J'essaie de prendre des photos qui ont de l'allure, mais c'est presque
impossible, avec mes fleurs et mon café trop chaud dans une main. C'est
une promenade qui n'est pas inédite en soi, puisque mon amoureuse et moi
marchons souvent dans ces mêmes rues, de jour ou de soir, mais c'est
tout de même un bonheur renouvelable. Comme j'ai pris l'habitude de le
faire, je salue de la tête les gens que je croise.
Je m'arrête
un peu devant cette maison qui me fascine depuis longtemps, encore
habitée, encore bien entretenue, bordée de deux arbres gigantesques et
morts. Tellement morts qu'ils en ont perdu toute coloration. Ils sont
gris, fades, mais encore solidement plantés, et seules leurs hautes
branches, plus grosses que mes cuisses, ont été coupées à la scie
mécanique. J'aime bien regarder cette maison, penser aux gens qui y
vivent, qui ne peuvent rien faire pour modifier la situation. À moins
de. Ces arbres, gigantesques, ils sont si terriblement enracinés qu'ils
en deviennent indélogeables. Le quartier change, presque à vue d'œil,
mais cette maison reste là, comme protégée par ces deux immenses
cadavres. Je me dis que quand ils auront tout rasé, que cette maison et
ses arbres centenaires ne seront plus là, je dirai comme tout le monde
que Saint-Henri a perdu son âme. Je le dirai, probablement, je me
rendrai à l'évidence. À moins d'être un de ceux qui achèteront une unité
dans la tour à condo qui s'élèvera à la place, avec mon salaire de
prof. Peut-être qu'elle sera si haute qu'on aura vue sur le canal.
mercredi 2 novembre 2011
Visite à la SHSH
Gabrielle Roy avec les boys de Saint-Henri
© Archives nationales du Québec. Reproduction autorisée par les Archives.
© Archives nationales du Québec. Reproduction autorisée par les Archives.
Guy me pointe du doigt la photo (pièce no1), pas vraiment noire et blanche, plus sépia, beige et crème, sur laquelle je vois une bonne centaine de personnes réunies dans ce qui ressemble à une salle de bal. Ces gens ne me disent rien, ils sont d'un autre monde, un monde dans lequel on portait ces robes qui sont exposées à la Grande Bibliothèque en ce moment, des crinolines, des frous-frous, des culs bombés. Ils appartiennent à une histoire qui m'est inconnue, étrangère, sur laquelle je n'ai aucune prise. Ils sont souriants, pour la plupart, des jeunes et des vieux, des générations réunies pour le banquet annuel du Centre Paroissial Saint-Zotique.
-Tu vois, là-dessus il y a mes parents, ici et ici, et ma grand-mère
juste à côté, ici. Et quand j'ai montré la photo à ma mère, en préparant
l'exposition, elle m'a dit que sa grand-mère à elle aussi y était, ben
oui. Tsé quand tu me disais tantôt que t'avais l'impression que
Saint-Henri c'était un peu comme une petite famille, ben c'est ça: toute
ma famille est là-dessus, on dirait ben. La grand-mère de ma mère, mon
arrière-grand-mère, là voilà: ici.
C'est difficile de ne pas se sentir un peu comme un imposteur, dans
ma situation, quand on entend des choses comme celles-là et qu'on habite
le quartier depuis à peine quatre ans. J'imagine que ça ne ferait pas
grand-chose, si je ne ressentais pas un besoin viscéral, que je ne
m'explique pas complètement d'ailleurs, de réclamer Saint-Henri pour mon
compte, de me l'approprier, de l'investir et de l'embrasser dans mon
écriture et son imaginaire. J'imagine que ça me ferait rien si je ne
m'étais pas attelé, depuis mon arrivée, à la tâche abstraite de saisir
ne serait-ce qu'un brin de l'essence du lieu pour le partager ou, mieux,
pour le garder juste pour moi.
Guy, le bénévole de l'exposition de photos organisée par la Société
Historique de Saint-Henri pour les cent ans du Centre Paroissial, est
donc un représentant d'au moins la quatrième génération de gens d'ici.
Je l'observe et je vois la passion dans ses yeux quand il m'explique
telle ou telle photo: ici Maurice Richard en plein gala bénéfice pour le
Centre Paroissial, en compagnie de M. le curé et du chanoine (pièce
no2); là un jeune Jacques Godin crucifié et extatique, dans un de ses
premiers grands rôles au théâtre amateur, dans la Passion (pièce no3).
J'écoute Guy me raconter des anecdotes, me nommer des endroits précis
que j'ai sûrement déjà croisé en me promenant dans les rues, mais dont
les noms ne me disent rien, et je pense à la différence entre "un gars
de la place" et "un visiteur". Je me dis que c'est étrange, alors qu'on
parle toujours de nos racines, de nos origines, à quel point il y a deux
sortes de personnes, dans la vie: celles qui ne pourront jamais
vraiment dire qu'elles viennent d'un endroit précis, au delà de leur
propre existence, à cause des multiples déménagements, à cause des aléas
de la vie, des trucs comme ça; et celles qui pourront toujours te
montrer une photo de 1911 sur laquelle on distingue quatre générations
de leur famille réunies dans un souper communautaire du quartier. Et je
me demande: qui a le plus grand univers? Celui qui connaît des dizaines
d'endroits, de villes, de quartiers, de pays où il était de passage, ou
celui qui n'a jamais bougé d'ici, entre Atwater et l'échangeur Turcot
(ou ce qui existait comme frontière à la place, à l'époque), entre
Westmount et le canal Lachine?
Je suis incapable de ne pas ressentir une forme de jalousie en
écoutant Guy "être" tellement ce p'tit gars de Saint-Henri, sans aucun
effort, sans avoir à y penser, et en même temps je me réconforte en me
rappelant que ceux et celles qui en ont parlé, si bien, ceux et celles
qui m'ont donné envie d'y "être" moi aussi, ils étaient comme moi: ils
étaient des intrus.
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