lundi 26 décembre 2011

Nouvelle année

Ceci est le dernier billet de Saint-Henri version Blogger. Je vous invite à me suivre dans le nouvel espace sur Wordpress que j'ai créé pour célébrer l'année 2012 qui s'amorce d'ici peu et qui sera très importante pour moi.

Alors modifiez vos blogrolls et venez visiter le nouveau SAINT-HENRI.

Ce site restera ouvert jusqu'à nouvel ordre pour conserver les archives.

À partir de maintenant, je m'appelle Daniel Grenier. Mais Clarence reste bien ouvert lui aussi, jusqu'à preuve du contraire.

Joyeux Noël et bonne année 2012 à tout le monde! 

dimanche 18 décembre 2011

1919

C’était une année curieuse qui s’annonçait dehors, par la fenêtre, la première de l'après-guerre, d’un Montréal qu’on voit sur des photos d’époque, qu’on s’imagine un peu sépia, un peu entièrement construit de métal rouillé et de briques brunes. Un Montréal avec un vrai Red Light, avec de vrais marchands juifs beuglant sur une vraie Main séparant deux vraies réalités irréconciliables, toutes choses qui ne veulent plus rien dire de nos jours, qui sont des expressions colorées et distantes, comme une carte postale de Dakkar ou un film déroulé trop vite dans un cinéma obscur qui sent plus la cigarette que le popcorn. Ils étaient partis de leur maison du Square Saint-Henri alors que le soleil n'était pas encore levé. Dans la salle d'accouchement, au quatrième étage de l'hôpital Saint-Luc, elle voyait cette ville sans la voir à travers la vitre givrée et ne se posait qu’une seule question, purement égocentrique, prisonnière d'une douleur sourde et spasmodique: est-ce que ça va toujours faire mal? Elle était seule, on l'avait abandonné à cette sensation indescriptible. La dernière fois qu’elle s’était posée la même question, ça avait effectivement fait mal, longtemps, et un jeune homme avait fait "humpff" au-dessus d’elle, torse nu, jambes nues. Un homme qu’elle connaissait à peine avait touché entre ses jambes à elle avec ses doigts à lui comme pour être sûr de bien viser et avait approché ce qu’elle n’appelait pas son pénis de ce qu’elle n’appelait pas non plus sa vulve. Et il avait poussé avec son corps, avec ses fesses, pour entrer et briser quelque chose qui ne servait à rien d’autre qu’à être brisé. Et ça avait fait mal. Elle n’avait pas vu la réaction de son nouveau mari, ne voulait pas la voir. Elle le connaissait de réputation, elle savait qu’il était féru d’équitation, de poker, de politique, de cigares importés. Eut-elle ouvert les yeux à cet instant qu’elle serait peut-être tombée en amour avec lui, mais la nausée la reprit.

mercredi 14 décembre 2011

Jackass

C'est fou pareil, je suis rendu tellement vieux que j'ai de la misère à faire la différence dans mes souvenirs entre le moment où j'ai perdu ma virginité pis le moment où j'ai eu ma first gonorrhée. C'est comme flou, c'était-tu la même fille? Je veux dire, j'ai juste comme un overall souvenir d'inconfort pis de bien-être en même temps. 

lundi 12 décembre 2011

À propos d'une éventuelle table-ronde

Il me semble évident que, dans la mesure où nous sommes des panélistes en devenir et en puissance, faudrait qu'on se force pour pas dire des niaiseries sur nos blogues d'ici là.

Des niaiseries qui pourraient nuire à l'atmosphère universitaire que Simon Brousseau, Éric Lint et une fille floue vont essayer de créér le 27 janvier prochain lors de la table-ronde dédiée à nos pratiques respectives et respectables.

Personnellement, je suis ce qu'on appelle à l'UQAM un "blogueur littéraire", dans la mesure où je produis des textes d'une qualité exceptionnelle. Je partage non seulement mes états d'âmes en les détournant à peine, mais je le fais avec une conscience aigüe de concepts avant-gardistes comme Extimité et Avatar. 

Je connais à fond l'Effet de ma Présence. 

dimanche 11 décembre 2011

Mathilde en dernier (XVIII)

Je n’habitais qu’à un coin de rue au nord de Jean-Talon, dans un immense appartement au deuxième étage d’un immeuble commerçant. Des arabes tenaient un salon de coiffure en dessous de chez moi et ils n’arrêtaient pas de me suggérer des astuces pour transformer mon logement en garderie à sept dollars ou en foyer d'accueil pour soutirer des subventions du gouvernement. Je les entendais discuter fortement pendant les nuits du Ramadan. Je les trouvais éminemment sympathiques et ils me le rendaient bien. Tu pouvais descendre le matin et aller leur demander un expresso bien bien serré pendant que ton lait bouillait tranquillement sur la cuisinière. 
Après que les bombes aient explosé dans le métro, ils s’étaient comme enfermés durant des jours dans le salon et ils évitaient tout le monde, de peur qu’on ne les pointe du doigt. L’un d’entre eux m’avait offert une version française du Coran. Je l’avais remercié en lui disant que j’allais lui amener un exemplaire du Nouveau Testament, why not? En voyant son visage changer, j’avais aussitôt transformé ça en boutade. 
J’habitais là avec Raymond et avec une autre de mes amies d’enfance qui s’appelait Ève et qui était partie depuis presque un an en Irlande faire du tourisme humanitaire, en super grosses italiques. Raymond et moi on recevait parfois des courriels succincts et bourrés de connotations qui nous laissaient croire qu’elle s’était peut-être engagée dans une milice de l’IRA, une branche de l’IRA qui s’occupait des ressortissants étrangers. Ève avait des origines irlandaises et à chaque St-Patrick elle nous forçait à aller boire des milliers de pintes de stout sur Crescent jusqu'à ce qu'on déboule des rues sans aucune dénivellation. 
Elle et Mathilde ne s’étaient jamais bien entendues et à sa mort, je lui avais écrit la nouvelle. Le message que j’avais reçu était encore plus cryptique que d’habitude, ça disait quelque chose du genre …sors-toi de cette merde-là, tu peux tellement faire plus que tu penses, tu penses-tu que c’est pas un don chez toi de pouvoir passer par-dessus la mort d’une fille qui t’a bardassé pendant dix ans, quoi, dix ans? Par ici on se suicide pas, si tu savais comment on se suicide plus. Depuis que le Sinn Fein a été démantelé, depuis que tous ces ratés de fachos… Quelque chose du genre. 
Elle continuait à nous envoyer des chèques post-datés pour payer sa part et je me demandais si en signant ses chèques de sa calligraphie furieuse elle était encore consciente que cet argent servait à autre chose qu’à se procurer des armes illégales et des bombes artisanales, que ça servait à payer un propriétaire italien de cent soixante-dix-huit ans, que ça servait à couvrir les frais d’Hydro-Québec et de Esso, qui nous chauffait au mazout. Esso, fuck. Je pensais à Ève je me demandais si dans sa tête elle reconnaissait encore l’existence d’autres entités étatiques ou bureaucratiques que Scotland Yard et Buckingham, d’autres entités que celles qui stigmatisaient sa haine et sa fureur. 
Noël et moi on parlait plus depuis quelques secondes quand on est arrivés en bas et j’ai cherché mes clés dans les poches de mon manteau. Je venais de lui avouer que je n’allais plus travailler depuis une semaine et je ne savais pas pourquoi je lui avais avoué ça. Ça ne faisait que démontrer une détresse et un égarement que je ne cherchais absolument pas à laisser transparaître. Ni dans mon attitude ni dans mon comportement. Ni dans mes gestes ni dans mes paroles. Je voulais que tout le monde ait le sentiment que je survivais à ce drame comme une statue grecque figée sur un piédestal de marbre depuis trois mille ans, le pénis à l’air mais résistant aux intempéries sans même cligner de l’œil. C’était la définition du stoïcisme, et aujourd’hui, en l’espace de quelques heures je m’étais effondré dans les bras de Victor et je venais de révéler au frère de Mathilde que je n’étais pas bien. Pas bien du tout. J’aurais pu broder sur le fait que je n’avais jamais aimé mon emploi et que j’avais en réalité donné ma démission, mais Noël n’était pas con, il était loin d’être con, il appartenait à une famille qui ne comptait aucun con. 
Il attendait que je trouve mes clés en grelottant, du haut de ses vingt ans, du haut de son air d’être né en même temps qu’un siècle, en même temps qu’un millénaire. Il portait un béret et des caches oreilles jaunes. Il fixait mes poches de manteau comme s’il cherchait à voir à travers. 
Quand j’ai rencontré Mathilde, plus précisément à partir du moment où j’ai commencé à fréquenter Mathilde, Noël s’est mis à prendre une place dans mon existence. C’était dans l’ordre des choses. On était sur la même longueur d’onde à propos de bien des sujets. Malgré la différence d’âge, on s’entendait bien et il me considérait (je pense, jusqu’à un certain point j’espère) un peu comme son beau-frère, comme le mari de sa sœur, comme cette personne qui allait toujours être là en périphérie de sa famille, une personne qui n’allait jamais être remplacée par un nouvel amant ou un nouvel amoureux. Les couples comme Mathilde et moi, qui durent de l’adolescence jusqu’à l’âge adulte ont tendance à être vus par l’entourage comme particulièrement solides, comme allant de soi. Combien de foi je n’ai pas entendu des amis me dire ou dire à Mathilde qu’ils ne nous imaginaient pas l’un sans l’autre. Et ça n’avait rien à voir avec la réalité particulière qu’on vivait tous les deux, dans notre intimité, ce n’était que le reflet de ce qu’on projetait : une sorte d’évidence qui datait de nos plus vieux souvenirs. À partir du moment où un couple appartient à l’histoire de son groupe d’amis, il n’est plus envisageable que ce même couple se désagrège. 
Personne n’était au courant que Mathilde m’avait laissé juste avant de se tuer, pas même Noël, ni même Béatrice, ni mes parents, ni Liv, qui était débarquée en pleurs de Zurich et qui se demandait sans cesse, dans ses allers et retours mêlés, si elle revenait au Québec ou si elle revenait en Suisse. Personne ne savait rien de nous, personne ne savait rien de moi, personne ne savait rien de Mathilde. Personne ne savait rien.

mercredi 7 décembre 2011

Entre gentrification et torréfaction

Je sais pas vraiment c’est quoi la gentrification. Word non plus, ça a l’air, il me le souligne en rouge. Tout ce que je sais c’est que c’est un mot sale, que tu vois sur des tags laids sur des murs de bâtisses qui souvent ont rien demandé : « Fight gentrification. Don’t get pushed out by rich developers! » Où j’habitais avant, sur le coin de la Dame pis St-Ferdinand, vraiment proche de la track de chemin de fer, ils sont venus le tagger sur mon immeuble. J’imagine que ça s’adressait à moi, ou à la voisine d’en face, qui vient de mettre une pancarte À LOUER sur son vieux salon de coiffure/bronzage crado. J’imagine que ça voulait me dire à moi et à ma proprio « fight the power! », pis que ça pointait du doigt les condos qui sont en train de pousser presque à vue d'oeil dans tout le quartier. Mais je comprends pas plus.
On me dit le quartier est pauvre, c’est un quartier ouvrier, Gabrielle Roy l’a dit, Jacques Godbout l’a dit, tout le monde l’a dit : Saint-Henri des Tanneries, c’est un quartier prolétaire. Si les riches pis les bourgeois s’amènent, ils vont gâcher le party. Mais qu’est-ce que ça veut dire un quartier pauvre, dans le fond? Je veux dire, si je me promène dans le square Sir Georges-Étienne-Cartier pis que je regarde les belles maisons en pierre construites, érigées, au début du 20e siècle, c’est pas un quartier pauvre que je vois. Même chose si je chill au parc Saint-Henri, juste à côté de chez moi, sur Saint-Antoine. Tu devrais voir les pignons sur ces maisons-là, remplis de belles couleurs pis super bien conservés. Il y en a deux en particulier, un à côté de l’autre, qui sont vraiment superbes. Le parc date de 1895, c’est clairement un parc de bourgeois, de marchands, de propriétaires, de cadres.
Pis c’est qui ces fameux riches qui sont en train d’envahir le quartier, qui achètent les unités dans les tours à condos? C’est qui ce monde-là? Est-ce que c’est le monde que je vois sur la rue tous les jours? C’est le monde avec des hybrides ou ceux avec des Hummers?
Je sais pas. Je me dis, c’est quoi la gentrification d’un quartier, dans le fond? Le Super Club Vidéotron s’est installé sur Notre-Dame y a pas si longtemps, qui va peut-être faire un tort irréparable à mon petit club vidéo tout croche. C’est le symbole qui vient en tête le plus facilement. L’empire qui s’installe et qui ramasse tout. Mais en même temps, je me dis, est-ce que ça se résume à ça? Les condos sont peut-être laids, homogènes, mais ce sont leurs habitants qui font vivre le marché Atwater. Penses-tu que les pauvres, les prolos, achètent leurs légumes au marché Atwater? Penses-tu que les pauvres vont au « café Saint-Henri », qui vient d’ouvrir et qui s’auto-proclame « micro torréfacteur »? Un café filtre coûte 2,25$ au « café Saint-Henri ». Il est servi par un hipster anglo dans un super joli local réaménagé avec des vieux bancs d’église. Penses-tu que les pauvres achètent du café bio équitable qui coûte 16,50$ pour 300 grammes? Il est micro torréfié par un hipster anglo dans une super jolie machine de style industriel au fond du local.
Quand tu entres au « café Saint-Henri », le nouveau fleuron autoréférentiel du quartier, ça sent bon. J’adore l’odeur du café. Ça sent bon pis c’est beau, dans ma définition de beau, que j’ai appris au cégep pis à l’UQAM à force de me faire dire qu’une maison modèle à Brossard c’est laid. Quand tu rentres, tu vois plein de monde, mais personne te sourit. Tout le monde a un mac book ouvert devant lui, sur sa table bancale par exprès. Tout le monde a le nez dans son mac book pis un doigt sur le pad. Tout le monde a l’air d’un mollusque, avec son dos courbé pis ses bras mous. La musique est bonne. C’est du indie anglo comme je l’aime. Personne te parle. Tout le monde est en train de mettre à jour son Tumblr avec les dernières photos hyper léchées qu’il est allé prendre de ces vieilles usines décrépites, des ces éternelles ruines industrielles qui longent le canal.

Photo: Copyright © 2011 nilsvik's photostream